Des réfugiés perdus sur les bancs d’école

Une fillette népalaise dans le secteur de Vanier, à Québec.
Photo: Renaud Philippe - Le Devoir Une fillette népalaise dans le secteur de Vanier, à Québec.

Des professeurs dressent un portrait désolant de l’enseignement donné aux jeunes allophones dans les écoles de la capitale.

 

« La triste réalité, c’est que ces élèves-là ont un grand potentiel, mais on les laisse à eux-mêmes. C’est triste », explique Denise (nom fictif), une enseignante en francisation. Denise travaille à la Commission scolaire de la Capitale (CSC) où se trouve la majorité des jeunes allophones et réfugiés de Québec. Cela représente 652 élèves du primaire et du secondaire, dont plus du tiers provient des camps de réfugiés du Népal. Les autres proviennent surtout de l’Afrique et d’Amérique du Sud.

 

Pire au secondaire

 

Denise se promène entre différentes écoles pour donner des cours de francisation aux élèves qui ont le plus de difficulté. En moyenne, elle les voit entre une et quatre heures par semaine, le reste du temps, ils sont dans les classes ordinaires.

 

Or, les professeurs qui les ont dans leurs groupes sont dépassés par l’ampleur de la tâche, clame le Syndicat de l’enseignement de la région de Québec (SERQ). Cinq d’entre eux ont voulu le dénoncer de façon anonyme. « Quand je lis une histoire, il faudrait que je m’arrête à tous les mots, raconte une enseignante de première année qui s’inquiète pour les petits réfugiés dans sa classe. À un moment donné, il faut que j’enchaîne. Ils n’ont pas de vocabulaire. Quand je peux, je leur montre des images, mais je ne peux pas toujours, j’ai un programme à passer, il faut que j’accélère. »

 

Au secondaire aussi, on s’inquiète. « Ils étaient incapables de travailler tous seuls. J’en pleurais tellement ils voulaient apprendre, raconte une professeure de mathématiques. Je planifiais toutes sortes de choses, puis à la fin, j’avais fait le huitième de ce que je voulais faire. »

 

Les difficultés seraient d’ailleurs plus aiguës au secondaire parce qu’à partir de dix ans, le retard est encore plus difficile à rattraper. Dès lors, certains adolescents vont traîner à l’école primaire jusqu’à l’âge de 14 ans.

 

Le Syndicat réclame des changements majeurs, qu’il s’agisse d’ajouter des classes d’accueil, des heures de francisation et de revoir l’évaluation des besoins de l’enfant.

 

Ils reprochent surtout à la Commission scolaire de la Capitale de faire la sourde oreille à la plupart des demandes d’aide du personnel. « C’est dur sur le moral et sur l’éthique professionnelle d’un enseignant, souligne le président du SERQ, Denis Simard. C’est inacceptable. L’employeur s’en fout comme de l’an 40. Eux, ils reçoivent des enfants et leur objectif, c’est de les caser quelque part. »

 

Changements en vue

 

À la CSC, on se dit au fait des tensions. « Non, je ne suis pas surprise de ce que j’entends. Cependant, c’est un souci qui est commun et partagé, avance la coordonnatrice aux services éducatifs, Mélanie Rhainds. Il faut comprendre que c’est un modèle qui est en changement. » Elle ajoute que le ministère de l’Éducation vient de changer son mode de financement des ressources pour allophones, ce qui permettrait d’améliorer les choses d’ici quelques mois.

 

Bon an mal an, la Commisison scolaire de la Capitale reçoit du ministère 1,3 million pour l’accueil et l’intégration des jeunes réfugiés. Or cette année, une enveloppe de 425 000 $ est venue s’ajouter spécifiquement pour les réfugiés.

 

Impossible par ailleurs d’avoir des données sur le taux de réussite de ces jeunes. À nouveau, on nous en promet à partir de l’an prochain. D’ailleurs, les premières années, les allophones n’ont pas de vrais bulletins et ne sont pas comptabilisés dans les moyennes de classe.

 

À la CSC, la situation est d’autant plus complexe que les réfugiés et les allophones aboutissent dans des écoles de milieux plus défavorisés où il y a déjà beaucoup de jeunes avec des problèmes d’apprentissage. « On te les donne, puis on te dit de faire des miracles avec eux… Mais je n’ai même pas d’aide pour les autres », déplore un enseignant du 2e cycle du primaire qui se dit désillusionné.

 

Gros défi

 

Pour la chercheuse Béatrice Halsouet, qui s’est beaucoup intéressée à l’intégration des réfugiés en région, le cas de Québec n’est pas unique. « C’est sûr que les enseignants sont démunis parce que c’est un gros défi », dit-elle.

 

En région, les commissions scolaires accueillent évidemment moins d’immigrants qu’à Montréal, mais c’est aussi en région que sont envoyés les réfugiés parrainés par l’État.

 

Pour les commissions scolaires, les services aux réfugiés sont en outre difficiles à planifier parce qu’on sait rarement à l’avance quand les groupes vont arriver. Souvent, les jeunes doivent intégrer les classes en cours d’année.

 

Or, cela n’est pas une raison de ne pas structurer les services, selon Mme Halsouet. « Il y a une tradition humanitaire au Canada, le Québec en reçoit et forcément [les réfugiés] sont envoyés en région. Mais c’est comme si, dans la perception des commissions scolaires, ce n’était pas un phénomène si stable, dit-elle. C’est quelque chose qui est là pour durer. »

6 commentaires
  • Paulina Ayala - Abonnée 30 janvier 2014 07 h 41

    On les envoie direct à l'échec

    Déjà en 2007 , j'étais témoin du dérapage dans les cours de francisation dans des écoles secondaires à Montréal.
    L'esprit de la loi 101 n'est même pas respectée, ces élèves sont pris en otage dans un système médiocre qui les méprises. Pas suivi, débrouille-toi comme tu peux! et on s'en fout de tes capacités !....pas etonant qe certains parmi eux vont rester pauvres longtemps.....des autres vont virer vers l'anglais.....

    • Benoît Gagnon - Inscrit 30 janvier 2014 12 h 29

      Ces jeunes ne parlent sûrement pas plus l'anglais qu'ils ne parlent le français... À ce que je sache, le Népal n'est pas reconnu pour être un pays anglophone.

  • Sylvain Auclair - Abonné 30 janvier 2014 10 h 32

    Ces enfants vivent-ils en vase clos?

    Que font-ils après l'école? Ne fréquentent-ils pas des enfants québécois francophones? Pourquoi serait-ce uniquement à l'école d'enseigner la langue du milieu?

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 31 janvier 2014 05 h 58

      C'est toujours comme ça que ça se passe. Les enfants ne sont pas des professeurs, et dans des régions où il y avait sans doute avant peu d'immigrants gageons que ces enfants, Québécois de souche, ne sont pas très portés vers les étrangers et se tiennent entre eux. Et d'ailleurs je crois que ça se passe sans doute souvent comme ça, des deux côté: la facilité a bien meilleur goût, mais ne mène pas loin.

      L'apprentissge d'une langue pour les enfants se fait davantage à l'école que dans les ruelles, où à la maison...

  • Natalia DAgnese - Inscrit 30 janvier 2014 11 h 13

    C est enfants tristes

    C est vraiment triste de constater l isolation ,pour ces enfants. Mes enfants ont passé pour une classe d accueil et cela a été une mauvaise expérience.Apres l école
    , ils vont difficilement s integrer avec la societé or cela prendre beaucoup de temps.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 30 janvier 2014 13 h 40

    Classe d'immersion

    Les écoles en immersion de langue française connaissent un énorme succès en Ontario. Des enfants issus de familles anglophones et allophones envoient leurs enfants dans ces écoles avec enthousiasmes. Tous sont relativement satisfaits, et j'ai été étonnée de constater le bon niveau de language que ces enfants acquièrent.

    L'immigration est un processus douloureux qui ne se terminent pas en arrivant au pays d'accueil. Donc, il est normal que les enfants se sentent déroutés et prennent un peu de temps pour s'intégrer. Mais, ce qui n'est pas normal c'est qu'au Québec, il n'y ait pas de classe d'immersion pour ces enfants, et tout enfant allophone souhaitant fréquenter l'école en français. Ces enfants ne sont pas nécessairement voués à l'échec, cela dépend de plusieurs facteurs, comme l'implication des enfants dans l'éducation de leurs propres enfants. L'immigration exige beaucoup du nouveau arrivant, mais les défis à relever sont tout à fait normal, en considérant qu'ils viennent de contrées si lointaines, aux cultures et aux langues aussi lointaines des nôtres.

    Mon mari a fréquenté les classe de francisation. Il n'avait aucune notion du français. Il parle couramment depuis. Mais, cela exigé beaucoup d'efforts et de volonté de sa part. Le succès de l'intégration dépend autant de l'individu que de la qualité des services. Dans le cas d'enfants, leur intégration dépend d'abord de leurs parents. L'apprentissage d'une langue en jeune âge n'est pas aussi difficile que pour un adulte. Par contre, il devrait y avoir des classe d'immersion. Placer ces enfants dans des classes normales est tout simplement insensé.