«Il faut repolitiser le développement»

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Paul Cliche croit en l’organisation des populations civiles pour influencer les politiques du futur. Il donne un exemple datant de 1998, quand l’ouragan Mitch avait frappé l’Amérique centrale. «Dans toutes les régions où on avait travaillé dans les années antérieures et où les populations étaient organisées, il n’y a pas eu de mortalité.»
Photo: Agence France-Presse (photo) Miguel Alvarez Paul Cliche croit en l’organisation des populations civiles pour influencer les politiques du futur. Il donne un exemple datant de 1998, quand l’ouragan Mitch avait frappé l’Amérique centrale. «Dans toutes les régions où on avait travaillé dans les années antérieures et où les populations étaient organisées, il n’y a pas eu de mortalité.»

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Poussé au bord du gouffre depuis l’adoption des nouvelles orientations du gouvernement Harper en matière d’aide étrangère, le modèle de la coopération internationale solidaire est farouchement défendu dans un récent essai de Paul Cliche, chercheur associé à l’Université de Montréal. Le Devoir l’a rencontré.

 

« La révolte ! », répond instantanément Paul Cliche, lorsqu’on lui demande de dire ce qui l’a motivé à écrire son livre fraîchement publié aux Presses de l’Université du Québec. Après 30 ans d’expérience dans le développement international, dont 16 au sein de l’organisme Développement et paix, il lui est venu à l’esprit l’idée de rédiger un bilan de ses observations. Mais le véritable déclencheur, ce fut la vaste enquête qu’il a menée auprès de 54 membres de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), dont les résultats alarmants ont été dévoilés l’année dernière.

 

Le chercheur avait alors constaté que 22 organismes de coopération internationale (OCI) québécois, soit 41 % de ceux qu’il avait interrogés, se retrouvaient en mauvaise posture. Ainsi, tout indiquait que les nouvelles orientations du gouvernement fédéral dans le domaine de l’aide étrangère, désormais axées sur le développement économique et arrimées aux entreprises privées à but lucratif, avaient un effet direct et mettaient en péril le modèle de coopération solidaire développé au Québec. Un modèle cher aux yeux de M. Cliche, car, selon lui, les organismes de la société civile peuvent entretenir des liens entre les peuples que les États ou les entreprises ne pourront jamais tisser. « Ça prend un niveau de connaissance et de rapprochement qui est quand même important. Quand ils reçoivent quelqu’un de l’extérieur, souvent les gens vont monter un show. C’est avec la confiance qu’on peut arriver à des résultats, dit-il. Il faut être près de l’autre, le connaître, et il faut intervenir là où il en a envie. »

 

Il considère que cette démarche répond mieux aux problèmes économiques, sociaux et écologiques qui secouent aujourd’hui la planète. Dans les pages de son livre, M. Cliche s’attaque à certaines conceptions répandues au sujet du « développement international » et de « la lutte contre la pauvreté ». Il dépeint comme une illusion cette idée selon laquelle, en stimulant exclusivement l’économie, le libre marché et la croissance dans les pays pauvres, ces derniers s’enrichiraient naturellement, comme ce fut le cas dans les pays occidentaux à une autre époque. « Ce modèle est un modèle de fuite en avant par rapport aux crises auxquelles on fait face, déplore-t-il, en rappelant les ravages écologiques et les inégalités engendrées dans le monde par l’adoption de telles façons de faire. Dans les stratégies de réduction de la pauvreté, on insiste beaucoup sur la croissance. Implicitement, on veut éviter la redistribution. Vous n’allez pas retrouver de réformes agraires dans ces stratégies. »

 

Contre une vision technique

 

Il met en garde contre une vision trop technique du développement et de l’aide internationale, qui tend à réduire les organismes à un rôle d’exécutant. Pour survivre aux nouvelles orientations fédérales ou pour ne pas être détournés de leur mission, M. Cliche suggère aux OCI de diversifier leurs sources de financement et de s’imposer une certaine frugalité. « Il faut repolitiser le développement, insiste-t-il. Souvent, les problèmes techniques se résolvent assez bien. Ce sont les problèmes culturels et politiques qui sont plus complexes. » Il reconnaît que le volet technique a son importance et accorde certains mérites à la gestion axée sur les résultats, « mais, à un moment donné, pendant des années, tout ce dont on discute, c’est de savoir ce qu’il arrive avec tel indicateur ou tel autre, ajoute-t-il. On finit assez souvent par ne plus se poser de questions sur le développement. La question de fond, c’est que ça doit être au service d’une vision. Tout ça, c’est bien si on sait de façon claire quels genres de société on veut contribuer à édifier. »

 

Pour influencer les politiques du futur ou se sortir du marasme, M. Cliche croit en l’organisation des populations civiles. Il se reporte à son expérience avec Développement et paix, lorsque l’ouragan Mitch avait frappé l’Amérique centrale en 1998. « Dans toutes les régions où on avait travaillé dans les années antérieures et où les populations étaient organisées, il n’y a pas eu de mortalité. Par contre, des populations situées à côté, qui n’étaient pas organisées, avaient subi des pertes importantes », assure-t-il.

 

M. Cliche définit la coopération internationale solidaire réussie comme une véritable coopération sans rapport de domination ni colonialisme déguisé, où l’écoute et l’engagement des populations locales s’avèrent primordiaux. « À partir de l’expérience que j’ai eue, le dialogue est très fructueux. On discute des plans des organisations. On va remettre en question leurs projets. Et elles vont nous questionner. Il faut se laisser questionner en même temps. C’est important. » Certaines organisations de la société civile dans le Sud, assure-t-il, lui ont déjà fait part de leurs inquiétudes lorsque des agences du Nord exigent d’elles une grande transparence tout en demeurant opaques en retour.

 

Retour sur Haïti

 

Dans une étude réalisée sur l’aide internationale en Haïti pour le compte de la Concertation pour Haïti (CPH), M. Cliche soulève d’ailleurs plusieurs questions à ce sujet. Dans le document dévoilé le 9 janvier dernier, on peut y lire que des institutions publiques et les organisations de la société civile haïtienne ont été exclues des mécanismes de reconstruction et que très peu de fonds ont été gérés par des Haïtiens. Bref, le processus d’aide humanitaire et de reconstruction relève largement d’un contrôle étranger. Une démarche normale dans l’urgence des premiers mois suivant une catastrophe, admet-il. « Après, on passe à la reconstruction, et c’est autre chose. [Mais ils ont] continué avec des mécanismes de prise de décisions où [les Haïtiens] étaient exclus », déplore M. Cliche.

 

Le plaidoyer mené par les organismes doit aussi s’effectuer sur la base d’un dialogue avec les partenaires du Sud, dit-il. Ce travail est de plus en plus important à ses yeux. Il évoque le fait que certains groupes du Sud lui ont déjà signifié que le travail politique mené par les OCI au Canada pouvait parfois être aussi important que le financement accordé à leur projet. Il donne en contre-exemple des organisations allant à la rencontre des groupes du Sud pour illustrer des campagnes de sensibilisation déterminées à l’avance. « Ce n’est pas ça, le travail d’alliance. Il faut plutôt demander aux groupes du Sud quelle campagne on va faire. Et on va la faire ensemble. »

 

De plus, M. Cliche souligne que, dans cette approche, « on peut apprendre de l’autre ». « C’est l’autre partie de la solidarité, ajoute-t-il. Ce n’est pas seulement de les aider. On s’aide ensemble aussi. » Il évoque l’idée des cuisines collectives importée du Pérou. Il parle aussi avec passion du buen vivir, un concept trouvant sa source chez les cultures autochtones de l’Amérique du Sud et récemment intégré à la Constitution de l’Équateur et à celle de la Bolivie. Selon lui, on aurait avantage à s’inspirer de ce modèle de développement alternatif, qui remet en question la philosophie de la croissance et du libéralisme en proposant de vivre bien plutôt que de vivre mieux.


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