Il ne suffit pas de vouloir pour être un coopérant

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Les exigences relatives au recrutement de coopérants volontaires ont considérablement évolué durant les 40 dernières années.
Photo: J. Veilleux Les exigences relatives au recrutement de coopérants volontaires ont considérablement évolué durant les 40 dernières années.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Chaque année, plus de 100 coopérants et 40 stagiaires internationaux d’Oxfam Québec s’envolent vers une vingtaine de pays pour participer à des projets de développement ou apporter de l’aide humanitaire. Ils acceptent donc de partir de trois mois à deux ans, pendant lesquels ils ne sont pas salariés, mais vivent grâce à une allocation. Sachant que les conditions de vie sur place sont plus difficiles que celles qu’ils quittent, il va sans dire que ces coopérants volontaires se démarquent par leur bonne volonté. Est-ce suffisant ? Pas tout à fait, souligne Jean-Pierre Chicoine, directeur du programme de coopération volontaire d’Oxfam-Québec : « Nous avons besoin de beaucoup plus que de la bonne volonté. »

 

Le premier impératif est de répondre aux besoins du terrain. En effet, « ce sont nos partenaires locaux qui nous font parvenir les descriptions des postes qu’ils doivent combler ». Et, en matière de besoins, les compétences recherchées sont de plus en plus spécialisées. « Nos partenaires veulent avoir affaire à des gens qui ont de l’expérience et de l’expertise et qui sont capables de coacher. Nos coopérants ont un bac, une maîtrise ou un doctorat. Nous recherchons des compétences reconnues. »

 

Nouvelles exigences

 

Les exigences relatives au recrutement de coopérants volontaires ont en effet considérablement évolué durant les 40 dernières années. La démarche s’est précisée et le maître mot est désormais le développement durable. « Auparavant, nous recrutions surtout des enseignants et des infirmiers », rappelle Jean-Pierre Chicoine, alors qu’aujourd’hui le professeur a fait place au gestionnaire de projet. « Nous continuons à travailler dans le domaine de l’éducation et de la santé, mais à un autre niveau : la définition des plans d’action, le renforcement des organisations dans la lecture des budgets nationaux pour l’éducation ou la santé, le travail en amont ou en aval sur des programmes de choléra, sur la santé maternelle et infantile ou sur le lien entre le sida et les femmes enceintes, précise-t-il. Il arrive que nos partenaires demandent un expert en marketing, qu’ils cherchent à aider une petite entreprise à améliorer la qualité d’un produit ou le processus de transformation. C’est plus pointu et presque tous les mandats aujourd’hui sont spécifiques et nécessitent de l’expérience. »

 

Mais la formation n’est pas le seul domaine de compétence pris en considération. « Nous recherchons des gens engagés qui ont fait des actions auprès de leur collectivité, que ce soit des municipalités ou des mouvements reconnus. » Ainsi, pour recruter un ingénieur dans le domaine de l’eau, l’organisme s’intéresse à son engagement dans des projets locaux, au Québec ou au Canada, ainsi que son degré d’ouverture par rapport à des problématiques interculturelles. « Nous ne les envoyons pas travailler à Québec ou à Drummondville. Nous les envoyons sur un autre continent, dans des conditions difficiles, dans un contexte culturel différent, auprès de populations démunies. Nous ne voulons pas envoyer quelqu’un qui sera surpris ou déstabilisé par ces réalités différentes. Aussi, avant d’envoyer quelqu’un, nous voulons être sûrs de ses capacités à s’adapter, à prioriser les objectifs de travail, et de son degré de tolérance. »

 

Malgré ces exigences qui s’articulent à plusieurs niveaux, « nous réussissons à recruter pour tous nos mandats, mais il faut souvent chercher pendant plusieurs mois ». En ce qui concerne les moyens mis en oeuvre pour le recrutement, il peut s’agir aussi bien de la simple offre d’emploi dans le site de l’organisme que d’un véritable travail de réseautage engagé à partir des demandes des partenaires. En la matière, Jean-Pierre Chicoine évoque la richesse dont est pourvu le Québec. « Nous pouvons compter sur des réseaux développés et spécialisés », note-t-il. Un exemple : le Chantier de l’économie sociale, « un réseau fantastique qui regroupe une multitude d’entreprises en économie sociale. C’est un bassin fertile de recrutement et de réseautage, une pépinière de réflexion et de production d’outils pédagogiques qui peuvent nous servir. » Ainsi, chaque type de demande mobilise son réseau. « Lorsque nos partenaires qui travaillent, en Palestine ou en Jordanie, au développement économique des femmes recrutent, nous les orientons vers des réseaux de femmes immigrantes en entrepreneuriat », poursuit-il. Les réseaux coopératifs ou agricoles, ou même l’ÉTS, pour les besoins en ingénieurs, sont ainsi tour à tour sollicités pour permettre de dénicher la perle rare.

 

Selon les régions

 

Par ailleurs, le recrutement peut être plus compliqué selon les régions concernées. Trouver des coopérants pour aller en Amérique latine, au Burkina Faso ou au Sénégal ? C’est faisable. Mais, dans les régions où il y a des mouvements armés ou des troubles politiques, la démarche est plus délicate. « En République démocratique du Congo, par exemple, lorsque nous recrutons pour combler un poste à Kinshasa, nous n’avons pas de problèmes. Par contre, à Goma, Bunia ou Bukavu, où il y a souvent des rébellions et des mouvements armés, c’est plus complexe. » Même en Haïti, où, après le tremblement de terre, il y a eu « un élan de générosité et d’intérêt, nous éprouvons aujourd’hui certaines difficultés à recruter », alors que le pays a encore besoin d’aide, déplore-t-il.

 

Le facteur géographique a par exemple pesé dans la balance lorsque Philippe Boily est parti en famille, avec sa fille alors âgée de 6 mois, dans le cadre d’un programme de coopération avec Oxfam. « Il y avait des postes en RDC, en Palestine, en Haïti ou en Bolivie. Mais nous ne voulions pas aller dans un pays où la situation politique était tendue », raconte-t-il. Dans ce contexte, le choix de la Bolivie s’est imposé de lui-même. Fort de ses connaissances en matière audiovisuelle, Philippe Boily est devenu conseiller en formation audiovisuelle à Sucre et a travaillé pendant 20 mois auprès de jeunes autour de projets. Et, malgré les différences culturelles et professionnelles rencontrées, il garde le souvenir de la « belle réception » et des « beaux résultats » de cette expérience vécue auprès de « jeunes issus de milieux très durs, qui ont peu d’occasions d’acquérir des compétences en matière de gestion de projet ». À son départ, d’autres coopérants ont pris le relais, dans un contexte où, selon lui, la mission d’Oxfam « est infinie, tant la charge de travail est élevée. On pourra toujours donner plus. »

 


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