Photo-poubelle

Un aperçu du contenu de poubelles de Francais aisés, en 2008.
Photo: Bruno Mouron et Pascal Rostain Un aperçu du contenu de poubelles de Francais aisés, en 2008.

À la fois très intimes et très publiques, nos poubelles en disent long sur notre mode de vie. Deux photographes de Paris-Match, Bruno Mouron et Pascal Rostain, se sont intéressés de près à leur contenu. Ils ont fouillé dans des poubelles de stars comme Madonna, mais aussi dans celles des populations les plus pauvres de la planète.

 

Au bout du fil, de l’autre côté de l’Atlantique, le photographe Pascal Rostain est en conversation avec son ami, l’écrivain français Alexandre Jardin. Quand je lui demande s’il a regardé ses poubelles, il me répond : « Mais non, on ne fouille pas les poubelles de ses amis, c’est trop intime. »

 

Pourtant, Pascal Rostain en a fouillé, des poubelles de stars : les poubelles d’Elizabeth Taylor et de Mick Jagger, celles de Serge Gainsbourg et de John Travolta. Il a fouillé les poubelles de Français aisés et de Français défavorisés. Il a fouillé des poubelles japonaises et des poubelles qataries, des poubelles tahitiennes et des poubelles algériennes.

 

Avec son collègue Bruno Mouron, il vient de publier aux éditions La Martinière un beau livre intitulé Autopsie, où il dévoile le contenu de ces poubelles et de bien d’autres, sur un écrin de velours noir.


Dès 1988

 

C’est en 1988 que les deux paparazzis, par ailleurs employés de Paris-Match depuis des décennies, commencent à s’intéresser aux déchets de l’humanité. « Depuis le temps qu’on nous traite de fouille-merdes, on s’est dit qu’on irait au bout de la logique », lance-t-il.

 

L’aventure a commencé après une séance de photos chez Serge Gainsbourg. En sortant de chez lui, les deux photographes croisent Fulbert, son maître d’hôtel, en train de sortir les poubelles. Les deux photographes s’emparent du butin, l’emmènent au studio et l’étalent, comme on le fait pour des bijoux de luxe, sur un écran de velours noir. On y trouve tout Gainsbourg : les journaux, les emballages de Gitanes ou de gin Gordon’s.

 

« C’est tellement intime, raconte Pascal Rostain. On ne peut pas aller plus loin dans l’intimité. On entre dans son tube digestif. »

 

« On voit ce que tu es à travers ta poubelle. On voit ce que tu fumes, ce que tu lis, si tu as des enfants, des animaux. »

 

On ne s’étonnera pas, par exemple, de trouver des tas d’emballages de nourriture pour chiens et pour chats dans les poubelles de Brigitte Bardot. On lèvera cependant le sourcil en trouvant des pièges à souris dans celles de Sean Penn ou encore des emballages de cigares cubains, importés malgré l’embargo, dans les poubelles d’Arnold Schwarzenegger, l’ex-gouverneur de la Californie.

 

Mouron et Rostain se sont d’ailleurs donné pour règle, au fil des années, de ne rien exposer du contenu des poubelles qui a trait aux domaines sexuel ou médical.

 

L’idée de ce projet est d’abord venue aux deux hommes après qu’un professeur de sociologie français eut entrepris une étude sur la société de consommation. « Il avait demandé à ses étudiants de suivre les poubelles de six familles françaises durant un an », se souvient Rostain. « Rudologie », comme on appelle l’étude systématique des déchets, des biens et des espaces déclassés, est, pour sa part, un terme inventé en 1985 par Jean Gouhier, géographe à l’Université du Maine.

 

Quinze ans avant Mouron et Rostain, Bill Rathje, un archéologue de l’Université d’État de l’Arizona, avait également examiné le contenu de poubelles durant un an, avec ses étudiants.

 

Ils avaient constaté que 20 % de la nourriture était jetée dans des emballages encore intacts. « Les classes moyennes gaspillaient beaucoup plus que les classes inférieures et supérieures, meilleures gestionnaires de leurs stocks alimentaires ; mais, en même temps, ces résultats contredisaient les enquêtes menées auprès des mêmes personnes par une équipe de sociologues : les enquêtés déclaraient gaspiller beaucoup moins qu’ils ne le faisaient en réalité, car on n’avoue pas souvent, même à soi-même, de tels comportements », écrit à ce sujet Jean-Paul Demoule, professeur de protohistoire européenne, dans la préface d’Autopsie.

 

Riches et pauvres

 

En feuilletant les photos de Bruno Mouron et Pascal Rostain, on ne s’étonnera pas de trouver des canettes vides de Coca-Cola un peu partout sur la planète. Par contre, il est clair que ce sont les pays aisés qui produisent les plus grandes quantités de déchets imputrescibles, le plastique en tête.

 

« Le Malawi est l’un des pays les plus pauvres de la planète. Or c’est un pays très, très propre, constate Pascal Rostain. Quand on se promène au Malawi, on ne voit pas un plastique. Parce que les gens n’ont pas d’argent pour s’acheter des produits de consommation. » L’essentiel de la poubelle malawienne est en effet organique, si on se fie à l’échantillon prélevé par les photographes.

 

Le contenu des poubelles déposées sur la voie publique est « res nullius », « bien réputé sans maître », nous apprend Jean-Paul Demoule dans sa préface. Qu’il s’agisse d’emballages de parfum Dior ou d’épluchures de bananes…

 

C’est ce qui a permis aux photographes de se les approprier, après que les itinérants y furent passés et avant la collecte des ordures, dans une quête qu’ils comptent bien poursuivre à travers la planète.

 

« Le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) de France nous demande de garder des images de ces poubelles durant quelques siècles, pour les mettre dans des archives. » Les habitants du 4e millénaire, s’il en reste, pourront s’en servir pour analyser le mode de vie de leurs ancêtres.

2 commentaires
  • Édith Bundock - Inscrit 27 décembre 2013 09 h 36

    les poubelles des uns sont la survie des autres

    En Inde, j'ai d'abord réagi de voir les gens jeter leur déchets "à côté" des gros conteneurs prévus à cet effet. Puis de jour en jour je me suis rendue compte que hommes, femmes et enfants se nourissent et se vêtissent et se réchauffent des restants de ceux un peu plus fortunés. Les chiens et les chats errants n'ont que cela pour subsister. Ici, on arrose le contenu des bennes à vidange, de restaurants par exemple, de savon à vaisselle ou autre produits chimiques s'assurant que personne ne puisse en profiter et éloigner les affamés...

  • France Marcotte - Abonnée 27 décembre 2013 13 h 07

    «bien réputé sans maître»

    Alors c'est à se demander pourquoi on s'empresse d'associer le nom des stars au contenu de leur poubelle.

    Ce projet en dira long aussi sur les paparazzis à nos descendants du 4e millénaire...