Autopsie d’un malaise

Les circonstances du décès de Fredy Villanueva ont provoqué beaucoup d’émoi.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Les circonstances du décès de Fredy Villanueva ont provoqué beaucoup d’émoi.
Le rapport du coroner sur la mort de Fredy Villanueva est tout en nuances. Des blâmes en parts égales et une critique forte des enquêtes de la police sur la police.

Mort pour rien. L’intervention policière qui a coûté la vie à Fredy Villanueva apparaît encore plus bête avec le passage du temps.

Que reste-t-il de la tragédie de Montréal-Nord plus de cinq ans après les faits ? Fredy Villanueva n’a jamais eu l’intention de désarmer le policier Jean-Loup Lapointe, et encore moins de le tuer. Il a été assez insensé pour tenter de séparer son frère aîné Dany et le policier lors d’une intervention difficile.

L’aîné des Villanueva, lié aux gangs de rue, s’est débattu avec une hargne injustifiable lors de son arrestation. L’agent Lapointe a eu peur d’y laisser sa peau. Très peur. Assez pour tirer quatre balles. Un mort, deux blessés. C’est un miracle que son intervention bâclée n’ait pas fait plus de victimes.

Et pourquoi, au fond, cette intervention ? Parce que les jeunes jouaient aux dés dans le stationnement de l’aréna Henri-Bourassa. L’agent Lapointe n’allait pas laisser passer cette infraction aux règlements municipaux. Et les jeunes n’allaient pas se plier à son autorité.

L’attitude fougueuse et intransigeante du policier n’est pas un exemple à suivre. En établissant un contact trop hâtif avec Dany Villanueva, il a en quelque sorte amorcé la bombe. Il aurait pu s’y prendre autrement ; il aurait pu se désengager aussi pour faire baisser la tension.

Dany Villanueva n’a rien fait non plus pour arranger les choses, hurlant, gesticulant et frappant les deux policiers. « On doit comprendre que la force raisonnable n’est pas un concept par lequel les policiers doivent donner une chance égale à leur agresseur. Ils sont fondés à s’assurer d’avoir le dessus dans une confrontation », observe le coroner ad hoc, André Perreault.

Lors de son témoignage, la policière Stéphanie Pilotte avait exprimé un regret au sujet de l’intervention. « Ce qui a joué contre nous, c’est le temps qui manquait », disait-elle.

Le drame s’est joué en moins de 90 secondes, le 9 août 2008. Depuis, il a été analysé et décortiqué sous tous ses angles.

Le juge Perreault en arrive à la conclusion qu’il y a dans cette tragédie une responsabilité partagée entre l’agent Lapointe et les jeunes.

« La mort de Fredy Villanueva, on l’a vu, est le résultat d’une multitude de circonstances qui, chacune prise isolément, ne saurait justifier logiquement ce résultat », écrit-il.

Des obstacles

Il y a peu de certitudes dans le rapport Perreault. À la lumière de témoignages contradictoires, il explique ce qui s’est « probablement passé ».

Le traitement préférentiel accordé à Jean-Loup Lapointe et Stéphanie Pilotte par les enquêteurs de la Sûreté du Québec (SQ) et du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a nui à ses efforts.

Le juge évoque dans son rapport 15 « obstacles à la découverte de la vérité ». Ce n’est pas rien. Le traitement préférentiel accordé aux policiers crève les yeux.

Jean-Loup Lapointe et Stéphanie Pilotte n’ont pas été isolés dans les premières heures de l’événement, contrairement aux témoins civils. Ils ont pu rencontrer un délégué syndical, à qui l’agent Lapointe a raconté presque toute l’histoire, en présence de sa coéquipière.

Les enquêteurs n’étaient pas pressés d’interroger les deux policiers et de savoir qui avait tiré, et pourquoi, alors qu’ils se sont précipités à l’hôpital pour tirer les vers du nez des deux blessés (Denis Meas et Jeffrey Sagor-Métellus).

L’agent Lapointe a bénéficié d’un délai d’un mois et des conseils de son avocat avant de rédiger son rapport d’événement. Cette pratique vient d’être condamnée par la Cour suprême dans une affaire impliquant des policiers ontariens, ce qui risque de marquer la fin d’un amateurisme voulu dans les enquêtes des policiers sur leurs pairs.

« Lorsqu’il y va de la confiance du public envers la police, il est impératif que le processus d’enquête soit transparent, et aussi qu’il ait toutes les apparences de la transparence, estime la Cour suprême. Permettre aux policiers de consulter un avocat avant de rédiger leurs notes est à l’antipode de la transparence. »

Et l’indépendance ?

S’il ne fallait retenir qu’une leçon de la longue et laborieuse enquête sur la mort de Fredy Villanueva, c’est qu’il faut enlever aux policiers le mandat d’enquêter sur leurs pairs lorsqu’il y a mort d’homme ou blessé grave.

« Tant et aussi longtemps qu’on ne va pas casser cette sous-culture policière, les policiers vont continuer d’agir de la sorte », estime Alain Arsenault, l’avocat de Jeffrey Sagor-Métellus lors de l’enquête.

Le ministre de la Sécurité publique, Stéphane Bergeron, élabore présentement le règlement sur le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI). Le rapport Perreault et le récent arrêt de la Cour suprême lui procurent de sérieux arguments pour faire un ménage qui s’impose.

Il en va non seulement de la qualité des enquêtes, mais du lien de confiance avec le public. Trop de doutes pèsent sur ces enquêtes parce que trop de policiers mis en cause dans des affaires de mort d’homme ont obtenu l’équivalent d’un brevet d’innocence de leurs pairs.

Il fait bon vivre à Montréal-Nord

Lors de la publication du rapport Perreault, le maire de Montréal, Denis Coderre, et celui de Montréal-Nord, Gilles Deguire, ont mis en exergue les changements survenus depuis la mort de Fredy Villanueva et l’émeute qu’elle a provoquée.

Montréal-Nord a changé en cinq ans, et le quartier prend du mieux, ont-ils dit.

À ce sujet, le criminologue François Bérard leur donne en grande partie raison. « Sur le terrain, on observe qu’il y a eu des changements. C’est pas toujours bien intégré, mais il y a eu des actions », dit le porte-parole de la coalition Solidarité Montréal-Nord.

Entre autres, des logements ont été remis en état à des prix abordables et les infrastructures dans les parcs et terrains de jeu ont été rehaussées.

Le nouveau commandant du poste 39, Martial Mallette, fait du bon travail, estime M. Bérard. 

« Les comportements problématiques des policiers sont notés et signalés par les organismes communautaires. À l’époque, il y avait un petit groupe de patrouilleurs qui écœuraient tout le monde de façon systématique. Ça n’arrive plus », dit-il.

Sa seule déception ? Le rapport aborde trop peu le contexte social propre à Montréal-Nord : pauvreté, exclusion sociale, racisme.

« Ça va beaucoup mieux qu’il y a cinq ans et les risques de dérapage sont minimes. Mais il y a encore beaucoup de travail à faire », estime-t-il.

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Dans les mots de Perreault

Le coroner ad hoc André Perreault se limite à 22 recommandations dans son rapport sur la mort de Fredy Villanueva. Il fait aussi une analyse exhaustive du comportement des principaux protagonistes de la tragédie de Montréal-Nord. Voici ce qu’il dit au sujet de :

Fredy Villanueva : Il « ne méritait pas de mourir. La preuve n’établit pas qu’il tentait de désarmer l’agent Lapointe ni même de s’en prendre sérieusement à lui et encore moins à sa partenaire. Il aura eu le bien mauvais réflexe ou le mauvais jugement de tenter de mettre un terme à l’altercation en s’interposant ».

Jean-Loup Lapointe : Il a « probablement craint pour sa vie et celle de sa partenaire lorsque les individus ont avancé vers lui et qu’il s’est senti agrippé au niveau du cou. […] Son insistance à contrôler Dany Villanueva à mains nues et à convaincre son frère et ses amis de ne pas s’approcher démontre qu’il aurait bien souhaité jusqu’au tout dernier moment ne pas avoir à faire feu ».

Stéphanie Pilotte : Elle s’est retrouvée « dans une situation qui dégénérait alors qu’elle n’y était pour rien. […] si chacune des personnes impliquées avait fait preuve d’autant de pondération que l’agente Pilotte ce soir-là, Fredy Villanueva serait encore vivant. Il est injuste que sa réputation soit salie en raison de cet événement dramatique ».

Dany Villanueva : « Il avait décidé de ne pas collaborer, de résister. Il cherchait l’affrontement. C’était tout à fait téméraire de sa part. Il aurait dû savoir qu’un tel comportement était susceptible d’inciter son frère et ses camarades à se mettre de la partie. »

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