Fondation du Docteur Julien - «Noël a surtout été une fête de partage»

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Selon le Dr Julien, « les organismes qui gèrent l’aide humanitaire prennent aussi souvent une pause. Ça crée un vide. »
Photo: Fondation du Docteur Julien Selon le Dr Julien, « les organismes qui gèrent l’aide humanitaire prennent aussi souvent une pause. Ça crée un vide. »

Ce texte fait partie du cahier spécial Noël responsable

Il y a des moments-clés dans l’année où les familles les plus vulnérables vivent des moments particulièrement difficiles. Tout comme la rentrée des classes ou le début de l’hiver, le temps des Fêtes, parce qu’il amène son lot de dépenses, en est un.

 

À la Fondation du docteur Julien, on met tout en branle pour que la période des Fêtes soit le moins pénible possible tant pour les enfants que pour les parents.

 

Le Devoir : On imagine que le temps des Fêtes est une période particulièrement difficile pour les enfants en situation de vulnérabilité…

 

Docteur Julien : Pour les enfants, mais aussi les parents. C’est une période où tout le monde s’arrête, tout le monde festoie. Il y a un écart qui se creuse avec les gens qui ne peuvent pas être joyeux et qui sont encore dans des conditions de survie pendant cette période-là. Les organismes qui gèrent l’aide humanitaire prennent aussi souvent une pause. Ça crée un vide. Les gens fragiles se retrouvent un peu plus exclus pendant cette période, alors que, au contraire, on devrait être plus présent pour eux.

 

Qu’est-ce qui est le plus dur à vivre ?

 

Les familles voudraient offrir à leurs enfants de bons moments, une belle alimentation, un cadeau. Ça apporte beaucoup de stress, de culpabilité, de colère chez les parents. De la frustration chez les enfants, qui entendent un peu partout que nous entrons dans une période joyeuse, une période de paix, où on prend un peu plus le temps de vivre en famille, de se parler, etc. Ils s’attendent à ça. Ils imaginent des choses, ils rêvent beaucoup. L’adulte, lui, sait très bien que c’est une période comme une autre. Il sait qu’il va décevoir les attentes de son enfant. J’ai beaucoup de parents qui me disent qu’ils aimeraient économiser pour offrir un cadeau à leur enfant. Mais que, pour cela, ils vont être obligés de le priver de nourriture. C’est pour ça que la Fondation du docteur Julien essaie d’être présente dans ces moments-là. Pour leur permettre de vivre cette période de manière un peu joyeuse et de faire diminuer le stress.

 

Quelles sont les conséquences de cette angoisse ?

 

Petit à petit, la tension monte. Il y a plus de chicanes, des chicanes de couple notamment. Les crises peuvent aller jusqu’aux idées suicidaires, voire le passage à l’acte. Je n’ai pas de statistiques, mais il y a fort à parier que c’est la période la plus propice à cela. On retrouve des idées de mort chez les très jeunes enfants lorsqu’ils ne se sentent pas aimés, ou parce qu’un parent fait une promesse qu’il ne tient pas. Les adolescents peuvent aller jusqu’au suicide. Les enfants vont s’automutiler, s’empêcher de se développer, arrêter d’être motivés pour aller à l’école, détruire leur vie progressivement. Le passage à l’acte arrive un peu plus tard, mais il est préparé de cette façon. C’est là que tous auraient besoin d’aide et c’est là qu’il y en a le moins. Les établissements sont fermés, les files d’attente dans les hôpitaux sont plus longues.

 

C’est aussi ce cycle infernal que vous tentez d’enrayer avec la Guignolée ?

 

La Guignolée sert à outiller les enfants pour la vie, c’est-à-dire développer des services pour leur venir en aide à l’année, pour éviter qu’ils traînent des retards trop longtemps, pour ne pas perdre de temps, pour éviter de stopper le développement à un moment-clé de l’enfance. Au-delà de ça, nous recevons également des jouets, des livres. Grâce à la Guignolée, tous nos parents vont pouvoir offrir un cadeau à leurs enfants. Ils n’auront pas besoin d’économiser pour ça. On s’assure aussi qu’ils ont accès à de la nourriture différente et en quantité plus grande.

 

La situation est-elle plus compliquée à gérer en Occident ?

 

En Amérique, c’est probablement pire qu’ailleurs, oui. Nous vivons dans une société de consommation importante. Quand le petit demande pour Noël une console qui coûte 300 $, le parent sait très bien qu’il ne pourra pas la lui offrir. Il n’a même pas ça, lorsqu’il a payé son loyer, pour acheter la bouffe pour le reste du mois. Les enfants, eux, ne comprennent pas pourquoi leur parent ne peut pas leur offrir ça alors que le voisin en a. C’est certain que cette société de consommation excessive où le loisir est devenu un écran qui coûte cher, qu’on doit changer, auquel on doit s’abonner, acheter des jeux, etc., ça accroît la tension, parce que l’enfant espère jusqu’à Noël qu’il l’aura, et il ne l’aura pas. Ailleurs, l’enfant peut recevoir un ballon et être heureux. Dans une société de consommation comme la nôtre, celui qui ne peut pas consommer vit des iniquités épouvantables.

 

En tant que société, comment pouvons-nous pallier cela ?

 

Nous sommes une société capitaliste, nous n’allons pas changer ça. Ce que nous pouvons faire, c’est de nous organiser pour créer plus d’équité sociale sans compter seulement sur les gouvernements, parce qu’eux n’y arrivent pas et n’ont jamais démontré qu’ils étaient capables de le faire. Il faut donc compter sur la générosité du public, d’où les guignolées, les campagnes de financement. Plus la société est généreuse, plus on parvient, nous, sur le terrain, à faire diminuer ce type d’iniquités. Mais il ne suffit pas d’en parler le temps d’une journée, voire quelques jours durant les Fêtes. C’est seulement en plaçant cet enjeu parmi les objectifs majeurs que nous parviendrons à alléger la charge. Assurer un logement adéquat à chacun comme base de travail, accéder à une nourriture de qualité aussi, toucher un salaire minimal qui ne soit pas un salaire de pauvre… Mais nous ne sommes malheureusement pas dans une société qui joue dans ces platebandes-là. Au contraire, les écarts augmentent et les gens réagissent donc à de plus grandes différences.

 

Au final, qu’est-ce que ce serait, selon vous, un Noël responsable ?

 

Noël a toujours été une fête religieuse, mais a surtout été une fête de partage. On devrait revenir à cela. Si on a un voisin qui ne peut pas bien vivre Noël, il faut s’en mêler. Et si chacun se mêlait de son voisin qui vit des difficultés, on commencerait à changer une société.

 

Pour s’informer : www.fondationdrjulien.org


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