Montréal se souvient de Mandela

L’ex-maire de Montréal Jean Doré, qui a côtoyé Mandela tout juste sorti de prison lors de sa visite, en parle encore avec émotion.
Photo: Jacques Grenier - Archives Le Devoir L’ex-maire de Montréal Jean Doré, qui a côtoyé Mandela tout juste sorti de prison lors de sa visite, en parle encore avec émotion.

Quatre mois après être sorti de prison, en 1990, Nelson Mandela a fait une visite éclair de trois heures et demie à Montréal, une des premières villes du monde à militer activement contre l’apartheid. Ce grand parmi les grands a laissé un souvenir extraordinaire aux Montréalais qui l’ont accompagné.

 

« On a vécu un moment historique. Mandela était un être à part, de la trempe de Gandhi », dit Jean Doré. L’ex-maire de Montréal a eu un tête-à-tête d’environ une heure à l’hôtel de ville, le 19 juin 1990, avec le grand leader sud-africain. Il en parle encore avec la voix nouée par l’émotion. Au présent. Comme s’il était encore en présence de Mandela.

 

« Quand il parle, son visage s’illumine. Il essaie de sourire systématiquement, mais il paraît taciturne, contemplatif, quand il ne sourit plus. Il vient de sortir de 27 années en prison », raconte Jean Doré.

 

Nelson Mandela a été invité au pays dans le cadre de sa tournée mondiale de reconnaissance, dans les mois suivant sa libération en février 1990. Le Canada a joué un rôle de premier plan dans la lutte contre la politique raciste de l’apartheid, sous l’impulsion du premier ministre de l’époque, Brian Mulroney.


Boycotter les racistes

 

Le leader canadien a convaincu les pays du Commonwealth — dont l’intraitable Dame de fer britannique, Margaret Thatcher — de boycotter l’Afrique du Sud pour forcer la fin de l’apartheid, instaurer la démocratie et mener à la libération de Nelson Mandela, emprisonné pour ses soi-disant activités « terroristes » contre le régime raciste. Margaret Thatcher voyait Mandela comme un communiste. Ronald Reagan, lui, le décrivait comme un terroriste.

 

La Ville de Montréal a joué « à sa modeste façon » un rôle important dans le combat contre l’apartheid, raconte Jean Doré. Dans les mois suivant son arrivée à l’hôtel de ville, en 1986, le maire avait fait amender la Charte de la Ville par le gouvernement Bourassa. Le but : interdire toute transaction de la Ville avec le régime ou des entreprises d’Afrique du Sud. L’ancien maire se souvient que son administration a écarté Shell d’un important contrat pour approvisionner en mazout à chauffage l’ensemble des bâtiments municipaux, parce que la société pétrolière détenait des intérêts au pays de Mandela.

 

« Le Canada de Brian Mulroney a joué un grand rôle dans la lutte contre l’apartheid, mais Montréal s’est aussi distinguée avec son réseau anti-apartheid », dit Jean-Claude Icart, professeur de sociologie qui a côtoyé Mandela lors de son passage à Montréal.

 

Ce militant de la communauté noire a accueilli le leader sud-africain, qui était venu saluer les membres de l’église Union United Church, alors établie dans le quartier Saint-Henri. Mandela a aussi été acclamé par de 15 000 à 20 000 personnes au Champ-de-Mars, derrière l’hôtel de ville. Un choeur de Pointe-Saint-Charles avait chanté pour le futur chef d’État et sa femme d’alors, Winnie.

 

« Il m’était apparu comme un homme en apparence invulnérable. Il a fait face à tant de haine, il avait tant souffert. Plus rien ne pouvait l’atteindre. Il avait une sorte de calme, de sérénité », se souvient Jean-Claude Icart.

 

Pas question de faire des compromis

 

Montréal avait accueilli au fil des ans plusieurs représentants du Congrès national africain (ANC, African National Congress, parti anti-apartheid de Mandela), raconte M. Icart. Il se souvient d’avoir assisté à un discours de Joe Clark, le ministre canadien des Affaires étrangères de l’époque, devant des membres de l’ANC réunis au Palais des congrès de Montréal.

 

« Quelques années avant la libération de Mandela, on se disait que ça semblait impossible. Mais c’était possible grâce à la force de Nelson Mandela », dit-il.

 

Le leader de la résistance sud-africaine aurait pu sortir de prison au moins 10 ans plus tôt. Mais pour lui, pas question de faire des compromis : il a exigé sans relâche d’obtenir la démocratie pleine et entière — « un homme, un vote » — avant d’être libéré. « Je ne pouvais être libre que si mon peuple était libre », a raconté Nelson Mandela au maire Jean Doré.

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