Promesses et misères du numérique

Avec la numérisation, le savoir universel n’est plus qu’à un clic. Mieux : elle équilibre les chances des universités du monde, les plus petites, généralement plus pauvres, pouvant piger dans le même bassin de connaissances que les géantes du monde. Celle de Harvard au Massachusetts rassemble 15 millions de volumes qui constituent une sorte de musée du savoir que la numérisation mettra un jour prochain à la disposition de tous.

 

Seulement, cette grande révolution, qui concerne toutes les étapes de la production et de la diffusion du savoir, débouche aussi sur la question du contrôle des informations numérisées. Au fond, les bibliothèques universitaires font face à la même menace que les librairies ou les disquaires qui voient leur marché s’évanouir au profit de mégacompagnies, surtout américaines. Un terrain glissant sur lequel les éditeurs ont déjà pris une bonne longueur d’avance, pour les prix comme pour les droits.


Le numérique coûte cher

 

En Amérique du Nord, on évalue en effet que le coût de la documentation dans les bibliothèques universitaires a crû de 402 % entre 1986 et 2011. Le numérique n’est pas étranger à cet emportement. Au global, l’édition numérique d’un livre universitaire coûte en effet « nettement plus cher » que l’imprimé, explique la directrice de la bibliothèque de l’Université Laval, Loubna Ghaouti. « Cela est parfaitement contradictoire avec le fait qu’il n’y a pas d’impression et que le processus d’édition est somme toute plus léger avec le numérique. »

 

Pour les articles, l’affaire est plus compliquée, poursuit Mme Ghaouti.« Avant, on pouvait acheter les revues une à la fois. Depuis ces dix dernières années, les éditeurs fonctionnent plutôt par consortium. Donc, on achète désormais par bouquet. S’il est vrai qu’au final, on se retrouve avec plus de choix, il nous en coûte aussi plus cher puisque nous en achetons plus sans avoir l’assurance que tous ces documents nous seront bel et bien utiles. »

 

Or, l’augmentation des prix de ces bouquets va bien au-delà de l’indexation, déplore Mme Ghaouti. « Avec les renouvellements de licences, qui sont aussi très coûteux, la marge de manoeuvre des bibliothèques universitaires ne cesse de s’étioler. »

 

Plus pernicieux encore, les grandes firmes d’éditeurs de périodiques revendent aux universités ce que leurs propres professeurs produisent, rappelle Lucie Laflamme, vice-rectrice aux études de l’Université de Sherbrooke. Pour contourner cela, bien des universités favorisent l’utilisation de logiciels libres comme Moodle, qui permet de diffuser des documents (textes, audio, vidéo, etc.) en ligne, stimulant du coup le passage au numérique. « Nous tentons d’imposer le dépôt en libre accès, poursuit Mme Laflamme. C’est un projet ambitieux, pour le moyen et le long terme, qui touche l’organisation de la recherche, les fonds subventionnaires, les critères de promotion des professeurs par les publications dans les revues prestigieuses, les conventions collectives, etc. »

 

Au final, c’est le modèle lui-même qu’il faut repenser, croit la vice-rectrice aux études. « Le mouvement mondial est en marche. Nous sommes interpellés par d’autres universités et il faut que chacun s’en mêle pour faire front commun. »

 

Avec Lisa-Marie Gervais