Prix Léon-Gérin - Le sociologue est un homme de combat

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Marcel Fournier déplore que le rôle du sociologue intellectuel se perd au Québec.
Photo: Rémy Boily Marcel Fournier déplore que le rôle du sociologue intellectuel se perd au Québec.

Ce texte fait partie du cahier spécial Prix du Québec 2013

Un sport de combat, la sociologie ? La formule de Pierre Bourdieu sied plutôt bien à Marcel Fournier, sociologue de profession et intellectuel dans l’âme, lauréat 2013 du prix Léon-Gérin qui couronne chaque année une carrière en sciences humaines.

 

Considéré comme le sociologue québécois ayant le plus grand rayonnement international, Marcel Fournier a fait ses premiers pas en sociologie à une époque où la discipline était à son âge d’or, où les sociologues intervenaient dans le débat public et faisaient partie de commissions d’enquête, à l’exemple de la commission Rioux et du rôle de Guy Rocher dans la commission Parent.

 

Né à Plessisville, dans le Centre-du-Québec, il choisit l’Université de Montréal plutôt que l’Université Laval pour faire ses études, attiré par la renommée de celui qui deviendra son directeur de maîtrise : Marcel Rioux. Il poursuivra à Paris où, sous la direction de Pierre Bourdieu, à l’EHESS, il soutient sa thèse de doctorat en 1974.

 

Après Rioux, Dumont et Rocher

 

Recevoir le prix Léon-Gérin est pour lui un honneur qui résonne de manière symbolique. Tout d’abord parce que Léon Gérin est le premier sociologue québécois dont il connaît les oeuvres sur le bout des doigts, pour avoir enseigné l’histoire de la sociologie québécoise. Et aussi parce que parmi les lauréats figurent Marcel Rioux, Fernand Dumont et Guy Rocher, qui ont tous été ses professeurs.

 

Dans une carrière qui comporte deux grands volets, Marcel Fournier, aujourd’hui professeur à l’Université de Montréal, a consacré ses premières années de chercheur au Québec des années 20 à 50, une période de tension et de transition pendant laquelle la société était déchirée entre le conservatisme et la volonté d’aller de l’avant. « Tout ne s’est pas réalisé au moment de la Révolution tranquille », défend-il dans son ouvrage intitulé L’entrée dans la modernité. Science, culture et société au Québec. Dans Générations d’artistes, il dresse le portrait des milieux intellectuel, artistique et culturel de l’époque, abordant les conditions sociales et les facteurs déterminants dans l’accès à une carrière artistique.

 

Sur Mauss et Durkheim

 

Mais sa renommée internationale, il la doit à ses travaux sur l’École de sociologie française, notamment ses deux grands ouvrages biographiques consacrés à Marcel Mauss et Émile Durkheim, le père de l’anthropologie et le fondateur de la sociologie moderne, respectivement. Ce qui a déclenché ce virage ? « Pierre Bourdieu m’a averti un jour que les archives de la famille Mauss venaient d’être reçues. En regardant dans les boîtes, je suis tombé sur un trésor, auquel j’ai été le premier à avoir accès. J’ai senti que j’avais découvert quelque chose de nouveau ». Commence alors pour le chercheur un travail en archives, qui donnera lieu à plusieurs publications, dont la biographie de Marcel Mauss, les éditions critiques de ses correspondances, de ses écrits politiques et, plus récemment, de La nation. Il révèle « une personnalité fascinante, un militant, un vrai intellectuel qui était dans l’ombre de son oncle, Émile Durkheim, et qui était considéré comme le raté de la famille. Pourtant, Mauss entre au Collège de France en 1930. » Devenu un spécialiste de la question, Marcel Fournier se lance dans la biographie de Durkheim, publiée en 2007.

 

Pour Marcel Fournier, le sociologue est un intellectuel qui a un rôle à jouer dans la cité. Cette vision ne l’a jamais quitté depuis ses débuts dans la profession, au moment où il choisissait la sociologie contre le droit, préconisé par ses parents. En rupture avec le conservatisme de son milieu, il était convaincu qu’il fallait « intervenir comme intellectuel et non comme politicien pour pouvoir changer la société ». Sa devise de l’époque ? « Démythifier », « faire tomber les mythes », un idéal ambitieux auquel il est encore fidèle.

 

Engagement

 

Jeune, il était actif dans les radios et journaux étudiants et a occupé le rôle de chef de l’opposition au parlement étudiant sous la bannière du NPD. Plus tard, il s’est engagé dans le syndicalisme universitaire et est devenu le président de la Fédération des associations de professeurs des universités du Québec (FAPUQ). Pourquoi ne s’est-il jamais lancé en politique ? La question est écartée, même si elle trotte encore. Ainsi, lorsqu’il était compagnon de route de groupes marxistes-léninistes en sa jeunesse et a fait son mémoire de maîtrise sur le communisme au Québec, il ne s’est jamais engagé, déclinant tout dogmatisme.

 

Comme il l’évoque dans son ouvrage intitulé Profession sociologue, le sociologue est celui qui oppose une analyse poussée aux débats d’actualité, en marge de la complaisance politique et du bombardement d’images médiatiques. « On ne dirige pas une société en imposant des lois et des règles, sans connaître les réalités sociales en jeu. »

 

Combinant l’engagement social et la connaissance de la réalité, le sociologue « doit nous éclairer sur les grands problèmes de la société à partir d’enquêtes et de réflexions ». Son rapport à la politique, c’est donc à travers l’écriture qu’il l’a construit, des revues Possibles et Socialismequébécois à Sociologie et société, qu’il dirige, ou même aux pages du Devoir.

 

Malheureusement, ce rôle du sociologue intellectuel se perd au Québec depuis les années 60, déplore-t-il. « Il y a de moins en moins de place pour les spécialistes en sciences sociales dans les médias. Ceux-ci ne sont pas ouverts aux interventions longues et aux débats approfondis ». Pourtant, nombre de sujets d’actualité mériteraient un recul réflexif, à l’exemple des enjeux soulevés par la Charte des valeurs, qui l’amènent à espérer « qu’il y aura de la place pour des prises de position qui ne sont pas uniquement idéologiques ».

 

Quels seront les impacts des règlements sur l’accès à la fonction publique pour les femmes issues de minorités ?, s’interroge-t-il. Faut-il donner préséance aux droits individuels ou aux droits collectifs ? « La sociologie reconnaît la nécessité de valeurs et d’idéaux communs, mais sans oublier que, parmi ces valeurs, il y a l’individualisme, la liberté d’expression », nuance-t-il. Faut-il craindre pour l’avenir de la discipline ? À voir les menaces venant du gouvernement fédéral — l’abandon du formulaire long dans les recensements est « catastrophique pour la recherche », estime-t-il — il y a de quoi s’inquiéter. Mais il en faudrait plus pour décourager un spécialiste du sport de combat.


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