Prix Marie-Andrée-Bertrand - La «loi» de Mendell lie économie et solidarité

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
L’économiste Marguerite Mendell a été la première à importer au pays le concept du microcrédit.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir L’économiste Marguerite Mendell a été la première à importer au pays le concept du microcrédit.

Ce texte fait partie du cahier spécial Prix du Québec 2013

Depuis quelques années, l’économie sociale et solidaire se voit accorder une plus grande reconnaissance et gagne ses lettres de noblesse à travers le monde. L’économiste québécoise Marguerite Mendell, qui a travaillé, ici comme ailleurs, à l’essor de ce modèle, reçoit aussi les grands honneurs. Rencontre avec la lauréate du prix Marie-Andrée-Bertrand.

 

Marguerite Mendell était souriante en cette journée d’automne. Elle bouclait dans son bureau les derniers préparatifs avant de partir en Corée du Sud, où elle était invitée par le Seoul Social Economy Development Center pour prononcer la conférence d’ouverture du Forum international sur l’économie sociale. Une preuve, s’il en faut une, du rayonnement international de cette chercheuse, qui a entre autres souvent travaillé auprès de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et l’Organisation internationale du travail (OIT).

 

Mais la professeure à l’École des affaires publiques et communautaires de l’Université Concordia souriait surtout parce que le secteur de l’économie sociale venait de recevoir plusieurs bonnes nouvelles. Il y a quelques mois, les Nations unies ont créé un groupe de travail interinstitutions sur l’économie sociale et solidaire. Au Québec, la loi sur l’économie sociale a été adoptée à l’unanimité le 10 octobre dernier. « Il y a beaucoup de choses qui se passent, a-t-elle reconnu. Comme chercheuse et économiste, je trouve que c’est une période fascinante. Je ne suis pas naïve. Il y a des forces dans la mondialisation qui agissent comme un tsunami et il faut nager très vite pour ne pas être submergé. Mais il y a maintenant une convergence de ceux et celles qui ont une autre vision de l’économie. »

 

Le paradigme économique dominant semble s’essouffler, montrant tout au plus qu’il est capable de gérer les crises économiques, sociales, démocratiques et écologiques, sans arriver à les résoudre. « On parlait toujours de dualité entre le marché et l’État. Maintenant, on se rend compte que la société civile a un rôle à jouer et on parle de l’économie plurielle. »

 

Le rôle des chercheurs dans cette période effervescente ? « Documenter tout ça pour montrer qu’on est capable d’investir, d’avoir un rendement et de contribuer à construire autrement la société. »

 

Théoricienne et praticienne

 

Après tout, l’économiste a toujours eu un pied dans la théorie et un autre dans la pratique. Dès le début des années 1980, elle a été membre fondatrice de l’Association d’économie politique, un regroupement qui faisait du « militantisme universitaire et théorique pour contester les idées dominantes ».

 

Durant cette décennie marquée par la récession, Mme Mendell a fait notamment la rencontre de Nancy Neamtan, actuelle présidente-directrice générale du Chantier de l’économie sociale, alors engagé dans le Programme économique de Pointe-Saint-Charles (PEP). La désindustrialisation entraînait le déclin de plusieurs quartiers ouvriers montréalais et Mme Mendell avait alors décidé d’étudier le phénomène des Community development corporations aux États-Unis. « On a vu qu’il était possible d’inventer et de développer des instruments ayant des impacts importants via la société civile. »

 

En plus de fonder l’Institut Karl-Polanyi d’économie politique en 1987, elle a créé, en 1990, l’Association communautaire d’emprunt de Montréal (ACEM), devenant ainsi la première à importer au Canada le concept du microcrédit, popularisé au Bangladesh par Mohammed Yunus. « La création de l’ACEM a été une école pour moi », a-t-elle indiqué. Son engagement dans le domaine de l’économie sociale n’a jamais ralenti. Dans les dernières années, elle a entre autres participé à l’élaboration de la Fiducie du Chantier de l’économie sociale et à la fondation d’un réseau de finance solidaire et responsable nommé CAP finance.

 

Arrimer la finance à la réalité

 

Même dans son travail théorique, la membre du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES) se penche aujourd’hui sur les enjeux financiers. « Il faut enchâsser à nouveau la finance dans l’économie. La finance est un moyen et non une fin en soi, alors que la financiarisation a créé un monde financier complètement détaché de l’économie réelle. »

 

Au niveau international, elle regarde attentivement l’évolution et l’expansion rapide de l’investissement socialement responsable et de ce que les anglos nomment l’« impact investing ». Si elle se réjouit de l’engouement pour ce phénomène, elle craint que la vitesse à laquelle croît ce marché financier ne le conduise vers une demande mal arrimée à l’offre.

 

« Il faut prendre un peu de recul », a-t-elle conseillé, afin d’éviter que les produits financiers ne soient trop homogènes et ne tiennent pas compte de la diversité des besoins des entreprises sociales. « Il faut, comme on le fait au Québec, réseauter et travailler avec les regroupements d’entreprises qui ont besoin d’être capitalisés. »

 

Concertation et co-construction

 

Experte consultée au niveau international, elle se fait d’ailleurs un honneur d’expliquer à l’étranger le modèle québécois de dialogue et de concertation, qui constitue selon elle un excellent terreau pour l’innovation. « Ce qu’on peut exporter, c’est notre façon de travailler ensemble entre chercheurs, praticiens et responsables du gouvernement. Ma grande fierté, c’est d’être une des parties prenantes d’un processus de démocratisation des instruments de développement économique », a-t-elle dit.

 

« Mon souhait et mon espoir, c’est qu’on parle d’une économie plurielle mondiale. Au Québec, cette économie plurielle est comprise et acceptée. Ce n’est pas le cas dans toutes les régions du monde. » Elle a louangé le modèle des corporations de développement économique communautaire (CDEC). « C’est un microcosme de ce qu’on aimerait construire plus largement. Il s’agit d’une économie plurielle basée et fondée sur un dialogue social », a dit la membre de la CDEC Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce. En somme, les CDEC sont, à ses yeux, emblématiques d’une « réconciliation entre les objectifs sociaux et économiques ».

 

À son avis, le Québec constitue aussi un modèle dans sa manière de bâtir des « réseaux de réseaux » dans le domaine de l’économie sociale, comme celui du Chantier de l’économie sociale. « Le Chantier de l’économie sociale, c’est un laboratoire du possible. On s’embarque dans des initiatives non seulement avec de l’audace, mais aussi avec beaucoup d’intelligence collective. »

 

D’ailleurs, si elle devait choisir un mot pour résumer sa carrière, Marguerite Mendell a précisé qu’elle choisirait le terme de « co-construction ». Et le prix Marie-Andrée- Bertrand ? « Ça m’inspire pour travailler plus fort », a indiqué la sexagénaire émue, qui a encore beaucoup de projets en tête. « Donc, j’ai besoin d’être entourée, comme je l’ai toujours été », a-t-elle conclu.


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