«Une très petite communauté où on se sent très à l’aise»

Des Juifs russes dans le port de Québec en 1910. La communauté juive est présente dans la ville dès le début du XIXe siècle.
Photo: Fonds Willam-James Topley, Bibliothèque et archives Canada Des Juifs russes dans le port de Québec en 1910. La communauté juive est présente dans la ville dès le début du XIXe siècle.

Québec — De la bataille pour construire une synagogue aux innovations de certains de ses membres, l’histoire de la communauté juive de Québec reste encore méconnue.

 

Un groupe de chercheurs a entrepris de documenter l’histoire de la petite communauté juive de la ville de Québec. En attendant la parution de leur ouvrage l’an prochain, ils partageront dimanche leurs découvertes lors d’un colloque.

 

« On a eu une communauté juive dans cette ville dès le début du XIXe siècle. Certains de ses membres ont été des figures de proue dans leur domaine, mais on n’a jamais constitué une histoire cohérente de la communauté », explique Pierre Anctil, professeur d’histoire à l’Université d’Ottawa et organisateur du colloque.

 

Le lieu de l’événement - le théâtre Périscope - n’a pas été choisi par hasard. Avant de devenir une salle de spectacle, il abritait une synagogue construite en 1952. L’histoire du lieu à elle seule ne manque pas d’intérêt historique. « La ville a tenté pendant 20 ans d’en empêcher la construction. La municipalité a mis toutes sortes d’obstacles comme des zonages pour empêcher la construction d’édifices religieux. Elle a poursuivi la communauté quand elle a commencé à la construire et en 1944, la synagogue a été incendiée. »

 

Lui-même originaire de Québec, le professeur se rappelle très bien avoir marché à côté quand il était petit. « Je me souviens d’avoir vu les étoiles de David qui ont disparu. » Encore aujourd’hui, on peut voir des lettres hébraïques sur le fronton du bâtiment modernisé, mais pour le reste, le passé de cette communauté est tombé dans l’oubli.

 

Un diplôme en génie électrique

 

Outre l’histoire de la synagogue, le colloque de dimanche se penchera notamment sur la vie de Sigismund Mohr. « C’est un Juif allemand qui est arrivé à Québec avec un diplôme en génie électrique. À l’époque, vers 1870, c’était rarissime. C’est lui qui a fait la première démonstration publique d’éclairage électrique sur la terrasse Dufferin. Par la suite, il a harnaché le pouvoir hydroélectrique des chutes Montmorency et a électrifié la ville. »

 

Aujourd’hui composée de nombreux professionnels, la communauté a pendant longtemps abrité une forte bourgeoisie marchande - d’où le célèbre magasin Pollack. D’autres présentations du colloque exploreront la tradition orale ou encore la contribution de Marcel Adams, qui a construit les premiers grands centres d’achats de la capitale.

 

Une communauté marginale

 

Par rapport à celle de Montréal, la communauté juive de Québec est bien marginale. « C’est extrêmement différent. Elle n’a jamais compté plus de 500 personnes alors qu’à Montréal, la communauté a atteint jusqu’à 115 000 personnes en 1971. »

 

Pourquoi en parler maintenant ? L’idée d’explorer le sujet est née lors des Fêtes du 400e de la fondation de Québec. « On a fait une exposition à la gare du Palais et on a ramassé beaucoup de témoignages, de photographies et d’entrevues, et j’ai décidé de réunir le matériel. »

 

Beaucoup de Juifs sont nés à Québec mais ont quitté la ville parce qu’il y manquait la masse critique nécessaire et les leviers dont ils avaient besoin. « C’est difficile pour une personne d’origine juive de vivre dans une petite communauté : de s’y marier, de trouver tous les services. C’était aussi une situation particulière parce que les Juifs étaient sous le coup d’une loi provinciale qui les obligeait à étudier en anglais au primaire et au secondaire. Quand ils voulaient faire des études supérieures, ils devaient partir vers McGill ou d’autres universités anglophones. »

 

La communauté a commencé à décliner dans les années 1960 et 1970 et demeure bien petite. Or depuis quelques années, un nouveau rabbin, Dovid Lewin, a ravivé la vie communautaire. Francophone, le rabbin Lewin appartient au mouvement hassidique loubavitch qui, contrairement à d’autres courants, prône une grande ouverture de la communauté.

 

Il décrit sa communauté comme un groupe attachant, « une très petite communauté où on se sent très à l’aise ». S’y mêlent de vieilles familles, de plus jeunes ainsi que des étudiants de l’Université Laval et même des touristes. Leurs activités se déroulent dans un bungalow de la haute ville converti en synagogue. « On se réunit principalement autour d’activités de culte ou culturelles, des repas de fête », explique-t-il.

 

Selon lui, environ 140 familles participent à la vie communautaire d’une manière ou d’une autre. Évidemment, il aimerait bien qu’ils soient encore plus nombreux.

9 commentaires
  • André Dumont - Abonné 1 novembre 2013 05 h 01

    Rénovation au Périscope

    Je veux signaler que le conseil d'administration du Théâtre Périscope dont je faisais partie à l'époque de sa dernière grande rénovation ( fin des années 80) n'a pas hésité une seconde et était unanime pour la conservation des lettres hébraïques sur le fronton du bâtiment justement par respect pour notre petite société juive de la ville de Québec et pour vouloir témoigner de ce passé de synagogue. On jugeait que cela faisait partie de notre patrimoine.
    Par contre aujourd'hui on pourrait les aider à étudier en français contrairement à l'époque et même à les marier avec nos filles et nos gars :-)

  • Georges LeSueur - Inscrit 1 novembre 2013 10 h 14

    Cheminer vers la communauté québécoise...

    Que des émigrants forment une communauté "tricotée serrée" est normal et souhaitable. Cela participe à l'aide matérielle et morale des nouveaux arrivants.
    Si cette communauté devient une société rigide et réfractaire à l'intégration dans la société d'accueil, il y a un problème.
    Les enfants sont alors éduqués en marge des jeunes dont ils sont coupés par la culture imposée et les écoles confessionnelles séparées, et reproduisent finalement les mêmes comportements identitaires.
    Cet aspect touche toutes les communautés d'obédiences religieuses strictes et souvent machistes qui imposent la culture d'un autre continent.
    L'identité québécoise s'acquiert par l'échange, la compréhension et le dialogue.
    Toutes les barrières culturelles s'y opposant doivent progressivement tomber.

    • Robert Breton - Inscrit 1 novembre 2013 18 h 45

      Cher George.
      Quel rapport entre ceci et le fait de vouloir «ploguer» la Charte des dites «valeur québécoises» ici.
      Le simple fait de trouver l'Histoire, du Québec et de tout autre, fascinante, n'est-il pas suffisant ici?
      De plus, nous, les supposés québécois dits «de souche» (je déteste ce terme raciste) sommes la sommes de toutes les influences que ces immigrants nous ont apporté.

  • Gilbert Talbot - Abonné 1 novembre 2013 10 h 53

    L'antisémitisme était très fort dans ce temps-là.

    Je suis originaire de Québec. je me souviens que notre mère n'allait pas chez Pollack parce que c'était un juif. Sur la rue St-Joseph, il y avait quelques autres magasins d'origne juive qui étaient condamnées pour la même raison. Bien que très petite, la communauté juive a laissé sa marque à Québec. Maurice Pollack a été l'un des grands donateurs de l'université Laval, qui a baptisé l'un de ses pavillons en son honneur. Bien que petite, la communauté Juive de Québec a apporté toute son appui aux juifs victimes de la Shoah et ensuite à la construction d'Israël. Et on sait maintenant, que l'Église catholique avait soutenu des réseaux d'exfiltration après la guerre pour faire sortir de nazis d'Allemagne. Certains de ces nazis se sont retrouvés à Québec. La communauté juive a aidé à les dénoncer.

  • France Marcotte - Abonnée 1 novembre 2013 12 h 56

    Intrigante photo

    Une famille (le père prend la photo?) unie de juifs russes dans le port de Québec.

    Inusité.

    Ce qui est intrigant aussi, c'est l'expression du groupe de personnes à l'arrière-plan, cette distance craintive respectée par les badauds pourtant intéressés.

    C'est l'image même de l'ostracisation, n'est-ce pas?

    • Georges LeSueur - Inscrit 1 novembre 2013 15 h 04

      Bien observé ! Mais la remarque n'est-elle pas un préjugé ?
      Aller se placer à côté des personnes qui se font photographier peut aussi être interprété comme un manque de délicatesse. Qui sait ?

    • Robert Breton - Inscrit 1 novembre 2013 18 h 39

      Belle observation mais je crois que c'est simplement qu'à l'époque, la prise de photo était une chose sérieuse, technologique et pour l'éternité; c'est pourquoi on ne souriait pas devant la caméra entre autre.

    • Robert Breton - Inscrit 1 novembre 2013 18 h 46

      Même remarque que celle de monsieur LeSueur.

  • Brian Carey - Abonné 1 novembre 2013 16 h 39

    À France Marcotte - le photographe

    Le Devoir donne la mention du photographe. Il s'agit de William James Topley qui avait son studio à Ottawa depuis les années 1872 et ce jusque dans les années 1920. Le gouvernment du Canada faisait appel à ses services notamment pour documenter l'arrivée des immigrants. Voici un lien sur Wikipedia http://en.wikipedia.org/wiki/William_James_Topley
    Vous pouvez aussi consulter le site de Bibliothèque et Archives Canada.

    Brian Carey
    Ex-archiviste en photographie
    Archives nationales du Canada