Entrevue avec Chantal Jouanno - L’enfant n’est pas un jouet!

La petite Océane Scharre, 10 ans, a été élue mini-Miss France 2011. À sa gauche, Miss France 2011, Mathilde Florin.
Photo: Comité mini-miss France Associated Press La petite Océane Scharre, 10 ans, a été élue mini-Miss France 2011. À sa gauche, Miss France 2011, Mathilde Florin.

Alors que plus de 50 000 Québécois ont signé une pétition dénonçant le concours de mini-Miss qui se tiendra bientôt à Laval, la France s’apprête à interdire complètement ces manifestations aux moins de 16 ans. C’est la sénatrice centriste Chantal Jouanno qui en a fait la proposition au Sénat. Le projet de loi, qui a l’appui des socialistes, devrait être bientôt adopté par l’Assemblée nationale.

 

Les organisateurs de ces concours exploitent les enfants, dit la sénatrice auteure d’un rapport sur l’hypersexualisation des filles. Leurs organisateurs seront dorénavant passibles de fortes amendes. Pour Chantal Jouanno, il ne fait pas de doute que les pétitions ne suffisent pas et que l’État doit agir pour protéger les enfants contre la montée de ce qu’elle nomme le « droit à l’enfant ». Cette détermination, elle dit d’ailleurs la tirer de ce qu’elle a vu et entendu au Québec. Qui hésite pourtant à légiférer…

 

 

Pourquoi fallait-il une loi pour interdire un phénomène somme toute assez marginal ?

 

J’ai fait un rapport il y a deux ans sur l’hypersexualisation des enfants et le phénomène des petites lolitas. J’ai constaté que si la France n’était pas encore très touchée par le phénomène des mini-Miss, il était urgent de donner un signal fort pour stopper tout de suite cette vague qui allait nous atteindre.

 

Parmi ces signaux, j’ai proposé l’interdiction des concours de mini-Miss car, dès lors qu’on juge des petites filles de six ans uniquement sur des critères d’apparence, elles sont l’incarnation de cette hypersexualisation. Qu’elles soient maquillées ou pas n’y change rien, la réalité, c’est qu’on ne les juge que sur leur physique.

 

 

Que répondez-vous aux parents qui clament : « laissez-les vivre leurs rêves » ?

 

Voyons, ces rêves, ce sont ceux des parents ! Ils n’en ont pas conscience, mais ces rêves sont destructeurs pour leurs enfants. Tous les pédopsychiatres vous expliqueront qu’entre six et douze ans, il est essentiel de mettre entre parenthèses tout ce qui est séduction pour concentrer son énergie sur l’acquisition des savoirs.

 

Si, à l’inverse, on focalise l’enfant sur son apparence, il va se construire autour de ces valeurs. Ce sera très destructeur et entraînera rapidement des problèmes de confiance en soi. D’où l’explosion de l’anorexie, de la dépression et des problèmes de dépendance chez les adolescents.

 

Quand les enfants atteignent l’adolescence et que les hormones font leur effet, il est alors normal qu’ils soient dans des logiques de séduction. C’est inévitable et inscrit dans leur développement. Je ne suis pas du tout puritaine, mais utiliser un enfant comme objet de séduction, voire comme objet sexuel, c’est inacceptable.

 

 

Les organisateurs disent pourtant que ce sont des concours de personnalité.

 

Ne me faites pas rigoler ! On joue avec les mots. Cette « personnalité » se résume à une apparence physique et au charme. Les organisateurs l’ont bien compris puisqu’ils ont senti le besoin de maquiller leurs concours. Quand on y regarde bien, ces concours ne jugent l’enfant que sur son apparence physique, pas du tout sur son talent. Comme tout ce qui exploite la sexualisation des enfants, ces concours n’ont qu’une vocation commerciale. La société doit dire : attention, l’enfant n’est pas un jouet !

 

 

Fallait-il pour autant une loi ?

 

Le principe de la loi est incontournable. La France a introduit dans sa législation une convention internationale qui pose le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant. L’interdiction des concours de mini-Miss est une application directe de ce principe. Sans loi, les maires pouvaient tenter d’interdire ces concours, mais ils étaient dans l’insécurité juridique.

 

 

Ce que vous dites ne soulève- t-il pas la question de l’utilisation des enfants au cinéma, dans la publicité, dans les sports ?

 

La législation française contient des dispositions disparates pour encadrer ces activités. C’est pourquoi je propose l’adoption d’une Charte de l’enfant, une loi globale pour donner du contenu à l’intérêt supérieur de l’enfant. Aujourd’hui, on court le risque de protéger beaucoup plus le « droit à l’enfant » que le droit de l’enfant. C’est dingue d’avoir une Charte de l’environnement, mais pas de charte de l’enfant !

 

 

Ce « droit à l’enfant » n’est-il pas une tendance de notre époque ?

 

Oui. Cette chosification de l’enfant me heurte profondément. Le modèle juridique basé sur la protection de la famille ne suffit plus, c’est pourquoi il faut penser à protéger l’enfant en tant que tel. Auparavant, on pouvait compter sur la famille pour expliquer à l’enfant pourquoi on n’est pas tenu de se maquiller à cet âge. La cellule familiale ayant explosé, l’État se retrouve aujourd’hui obligé d’expliquer ce pourquoi. Mon rapport proposait aussi de créer un site public pour dénoncer les produits et les jeux qui ne sont pas adaptés aux enfants, ainsi que la possibilité de demander des comptes à certaines marques et des moyens pour éviter que des enfants en deviennent les égéries.

 

 

Et vous vous êtes inspirée du Québec…

 

Avec le Royaume-Uni et la Belgique, le Québec est un des rares pays qui a fait des études sur le sujet et publié des brochures pour combattre cette hypersexualisation. Il pourrait être intéressant qu’il s’inspire de notre loi même si personne ne peut se permettre de donner de conseils au législateur.

 

 

NDLR : Le Sénat français a voté pour l’interdiction des concours de mini-Miss dans le cadre d’un projet de loi sur l’égalité hommes-femmes. Après avoir fait mine de délocaliser leurs concours en Belgique, les organisateurs français de compétitions de mini-Miss pourraient aussi se voir barrer la route au plat pays. Plusieurs personnalités du monde politique belge étudient déjà les voies juridiques possibles pour faire obstacle à ce mouvement hautement controversé. Au Québec, plus de 50 000 personnes ont signé à ce jour la pétition « Mini-Miss au Québec, non merci », lancée pour protester contre la tenue à Laval, le 24 novembre prochain, du concours organisé par la National Canadian Girl.