Femen, ou l’art de combattre le feu par le feu

C’est bien un cri de libération qui pousse les femmes à protester nues, dit Xenia Chernyshova.
Photo: Femen C’est bien un cri de libération qui pousse les femmes à protester nues, dit Xenia Chernyshova.

Né en 2008, en Ukraine, le mouvement féministe Femen défend ses convictions seins nus, la tête fleurie et le verbe haut. Ses cibles : l’exploitation sexuelle, les dictatures et les institutions religieuses. Conversation avec Xenia Chernyshova, porte-parole de l’antenne québécoise, qui s’est fait connaître en réclamant le retrait du crucifix à l’Assemblée nationale.
 

 

Pourquoi avoir choisi de prendre la parole revêtues d’un « même uniforme », faisant de votre corps un « porte-étendard » et un « porte-voix » ?

 

Qu’est-ce qui est populaire, éducatif, subversif, immoral et politiquement incorrect ? La nudité. Et pire encore, notre regard sur elle. Le corps nu reste un terrible tabou. Perturbant et inquiétant. Surtout, un corps « vrai ». Sans retouches.

 

Nous croyons qu’en manifestant et en se dénudant, les femmes enlèvent les couches de tout le poids historique et douloureux qu’elles portent sur elles-mêmes. On le fait pour anéantir les dogmes, les étiquettes, les idées reçues et les stéréotypes.

 

Nous voulons enlever ce préjugé voulant que le corps féminin soit honteux, obscène ou sale. Il est avant tout, dans un contexte de protestation, vulnérable et pacifique.

 

Nous savons, par contre, qu’une femme qui ose offrir son corps à la vue de tous sera fortement critiquée et jugée pour cette liberté qu’elle s’est permise. Les seins en particulier sont devenus cette partie du corps qui marque la frontière entre le bienséant et l’indécent. Notre réponse est toute simple : le péché est dans vos yeux.

 

 

Le fait de prendre la parole au nom d’un groupe, en gommant les identités de chacune, vous permet-il d’aller plus loin ? Jusqu’où ?

 

Nous avons pris conscience que l’appellation « Femen » est devenue un symbole de solidarité féminine. Dans le féminisme actuel, le manque de solidarité est flagrant. Pour cette raison, créer un réseau international d’unification dans les luttes sociales comme dans les luttes féministes nous semble être la voie juste vers une évolution humaniste.

 

Cela étant dit, aucune identité n’est effacée ou écrasée dans Femen. Pour cette raison même, nous avons souvent des points de vue différents sur les enjeux et les solutions. Les discordes mènent parfois à des « séparations » idéologiques. Nous évoluons tout de même ensemble. Les nouvelles associations se créent, les anciennes finissent par revenir, ou s’épanouissent en parallèle.

 

 

Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent de vouloir revenir en arrière en défendant une approche qu’on a qualifiée de « sextrémiste » ?

 

L’idée du « sextrémisme » développé par Femen Ukraine était d’arracher l’érotisme corporel volé par la commercialisation du sexe pour l’attacher aux problèmes de la société contemporaine. Nous avons décidé de protester contre le tourisme sexuel en combattant le feu par le feu, c’est-à-dire en utilisant l’image « pornographique » de la femme enregistrée dans notre inconscient collectif pour lutter contre l’exploitation de son potentiel sexuel.

 

La sexualité féminine est un champ de bataille. Cette sexualité est contrôlée par les hommes qui utilisent la femme, son image et son corps, pour leurs propres buts et intérêts. Alors, avec Femen, c’est la sexualité féminine même qui s’est insurgée contre les institutions patriarcales - comme les institutions religieuses, les sociétés dictatoriales et l’industrie du sexe - en s’incarnant dans des performances politiques excentriques.

 

[…] C’est bien un cri de libération qui pousse les femmes à protester nues, que ça soit en Ukraine, en Gambie, en Égypte ou ailleurs sous le nom « Femen » ou d’une façon indépendante.

 

 

Le collectif Les Fermières obsédées creuse un sillon similaire au vôtre en passant par le biais de l’art visuel. L’art subversif est-il un chemin que les Femen pourraient emprunter ?

 

Dans Femen, il y a aussi la notion de l’art-extrémisme, qui est un mélange de sublimation, d’inversion et d’autodérision. Je vais reprendre les mots de la militante Oksana Chatchko : « Il s’agit de raviver à la fois la scène politique et la scène artistique. L’art créé par Femen n’est pas un art institutionnalisé. C’est un art libre de toute contrainte, de tout contrôle et de toute censure. Lors des manifestations, nous utilisons des éléments artistiques pour servir une protestation politique radicale. Nous croyons que la tâche principale de l’art, c’est la révolution, et que tout artiste est un révolutionnaire. »



Que signifie être une femme en Occident aujourd'hui? Au Québec, plus précisément?

Être femme, c'est toujours une lutte. Partout dans le monde, la femme fait face à une crétinisation de ses compétences ou de son apparence. C'est affreux. La femme doit être respectée dans son identité et les différentes phases de sa vie — sa puberté, sa maternité, sa vieillesse —, comme elle doit être aussi respectée dans son leadership et son pouvoir. Les caractéristiques du pouvoir comme, par exemple, la perspicacité, les habiletés politiques ou l'autorité sont automatiquement attribuées à l'homme. Être femme au Québec, c'est prouver le contraire. Le Québec est un «terrain fertile» pour l'avancement des idées féministes et humanistes étant une nation créative portée par un peuple progressiste.

Ce qui nous fragilise, les femmes, c'est notre regard sur nous-mêmes. Parlons de la chirurgie esthétique, du maquillage pour le vagin, de la beauté artificielle et truquée, etc. Les femmes sont elles-mêmes complices de cette nouvelle soumission qui détourne l'attention féminine de tous les grands problèmes et enjeux sociaux. La société occidentale, consciemment ou non, pousse la femme à se regarder le corps sans cesse, créant ainsi une névrose et un rapport difficile avec soi. Le problème de l'Occident n'est plus le patriarcat, mais le marketing et la commercialisation des attributs de la femme dans le but d'une consommation. Les femmes qui s'impliquent dans Femen sont «les enfants rebelles de cette doctrine».

Janette Bertrand, une femme qui a marqué fortement la société québécoise, aujourd’hui encore fait cette constatation douloureuse: «il y a des millions de femmes à qui on met des cages sur la tête pour les remettre à leur place, qui est toujours en dessous». Elle continue, en prononçant sa détresse et son impuissance, celle qui nous rejoint toutes: «Je voudrais faire quelque chose. Mais je ne sais pas quoi». Puis, elle remarque ce fait étrange: «Ça me révolte que toutes les femmes ne se révoltent pas ensemble». Pour finir, brutalement et directement, avec cette vérité absolue: «Je pense que les gars ne laisseraient pas faire ça». Nous, les femmes, on se laisse faire par habitude. On lâche prise. Trop souvent.


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« La femme n’est pas un homme comme les autres »

Toutes drapées de blanc, les Antigones parlent d’une même voix qu’elles veulent digne, douce et posée. Dans leur manifeste où elles se présentent comme « filles de [leurs] pères, épouses de [leurs] maris, mères de [leurs] fils », les jeunes femmes insistent sur la complémentarité hommes-femmes. « Décidément, non, la femme n’est pas un homme comme les autres », lancent-elles dans un coup de griffe au mouvement féministe Femen.

Apparues en France le printemps dernier en opposition à l’«exhibitionnisme et l’hystérie» de ces dernières, les Antigones prônent un retour aux valeurs traditionnelles et la suprématie de la sagesse et de la dignité, valeurs toutes féminines dont elles se réclament. « Femen, vous affirmez que le combat de la femme est féministe. Nous répondons qu’il est féminin », lancent celles qui revendiquent la force d’une révolution dans la douceur.

Le rassemblement, qui depuis ne cesse de grandir (une antenne marseillaise était d’ailleurs inaugurée au début du mois), a fait l’objet de plusieurs critiques depuis sa fondation. Les Antigones partagent en effet des images et surtout des idées qui recoupent parfois celles de la mouvance identitaire, voire de l’extrême droite pure et dure, sinon carrément racialiste.

Si le rassemblement ne nie pas la présence en son sein de jeunes liées à l’aile jeunesse du Bloc identitaire, il a défendu son indépendance farouchement en affirmant n’avoir « aucune appartenance politique ou sociale ».

Branchées et rompues au cirque médiatique dont elles maîtrisent les codes, les Antigones n’en sont pas moins prudentes dans leurs interventions, allant jusqu’à refuser des entrevues et se cacher sous des pseudonymes. Ses membres n’ont d’ailleurs pas accusé réception de la demande d’entrevue du Devoir.

 

Propos recueillis par Louise-Maude Rioux Soucy