Point chaud - Que cherchent les Québécoises dans l’islam?

L’anthropologue Géraldine Mossière
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir L’anthropologue Géraldine Mossière

Elles s’appellent Julie Tremblay ou Diane Dubois. Cinq fois par jour, elles se tournent vers La Mecque pour prier. Elles font le ramadan. Elles portent également le voile. Ces Québécoises converties à l’islam bouleversent les stéréotypes associés à la communauté musulmane et font le pont entre « nous » et « l’autre ».

 

L’anthropologue Géraldine Mossière a investi les mosquées, les cercles restreints des associations musulmanes, a participé à des réunions entre amies converties et a reçu les confidences de près d’une centaine de femmes, ici et en France. Elle publie ces jours-ci le fruit de cette enquête de deux ans menée dans le cadre de son doctorat.

 

« On associe l’islam à un système de pouvoir qui s’abat sur la femme et qui la victimise. Ce qu’il faut retenir de ma recherche, c’est que les religions ne les oppriment pas nécessairement et que les femmes peuvent y trouver leur compte. Et aussi, que la religion n’est pas uniquement le fait de l’immigration. Dans notre monde qu’on dit athée, il y a encore des quêtes de sens qui aboutissent à des conversions assumées et libres », explique la chercheuse, dont le regard se veut exempt de jugement.Et exit, pour elle, la dichotomie occident-islam. Alors que le débat sur la Charte des valeurs québécoises enflamme les débats publics depuis plusieurs semaines, son livre Converties à l’islam, publié ces jours-ci aux Presses de l’Université de Montréal, viendra, espère-t-elle, bousculer les idées reçues.

 

Assumées et libres

 

C’est par son conjoint d’origine tunisienne que Mme Mossière rencontre Marie-Ève, une Québécoise de 30 ans qui fréquente le cousin de son conjoint. Et, contrairement à Mme Mossière, qui ne s’est pas convertie, Marie-Ève respecte scrupuleusement les prescriptions de l’islam, voile inclus.

 

C’est au contact de Marie-Ève que le déclic qui allait la mener dans une enquête des deux côtés de l’Atlantique se fait.

 

Marie-Ève, comme bien d’autres femmes rencontrées, se tourne vers l’islam après avoir reçu une éducation catholique. « Quand j’étais petite, j’ai voulu être religieuse, mais je voulais me marier », expliquera-t-elle. L’islam lui permet de concilier ses deux désirs.

 

Impossible de chiffrer l’étendue du phénomène - n’importe qui peut devenir musulman dans son salon en prononçant l’acte de foi -, mais les conversions sont en croissance, selon Mme Mossière, qui cite pour preuve la fréquentation des mosquées et les ventes de traductions françaises du Coran. « On a souvent l’impression que les Québécois n’ont pas de croyances. Mais plusieurs tentent de donner un sens à la vie, à la mort. Ils s’intéressent aussi au bouddhisme, à la spiritualité autochtone… Ils se diront parfois sans religion, mais ils reviennent à une forme de religiosité. Ce que je veux souligner, avec le débat actuel sur la Charte des valeurs, c’est qu’on associe religion et immigrants, alors que les Québécois aussi ont des croyances et des pratiques religieuses. » Au point, parfois, d’adopter ces croyances venues d’ailleurs.

 

Par amour ? Pas toujours…

 

Mais pourquoi se convertir à l’islam ? On croirait, à tort, que c’est l’amoureux musulman qui mène la femme québécoise ou française sur le chemin de la mosquée. Or, ce n’est pas si simple, a observé l’anthropologue. Parmi les 38 Québécoises converties interrogées, douze ont pris cette décision avant de tomber amoureuses d’un musulman. Et dans le cas de celles qui se convertissent après avoir rencontré l’amour, le stéréotype voulant que la pression de l’homme et de sa famille les pousse vers l’islam ne se vérifie pas. En fait, les belles-familles sont les premières à exprimer un malaise devant ces conversions.

 

Marie-Ève a fini par quitter son premier amoureux tunisien, comme plusieurs autres femmes rencontrées. Ces femmes recherchent un conjoint musulman, certes, mais aussi pratiquant qu’elles, ce qui donne lieu à des séparations - et oui, parfois, elles sont plus ferventes et pratiquantes que l’homme qu’elles aiment ! Marie-Ève en a épousé un autre, plus pratiquant. Ils élèvent leurs deux enfants au Québec. L’enquête révèle que, loin de se faire enrôler par un homme, les femmes sont celles qui élaborent des stratégies pour rencontrer un musulman avec qui fonder une famille.

 

« Même si elles expliquent leur conversion comme une quête spirituelle, en creusant, on voit qu’elles y trouvent un cadre social et éthique qui leur permet de se réaliser. Car la plupart aspirent à la famille traditionnelle », dit Mme Mossière. Et de trouver dans l’islam réponse à ces aspirations, une forme de nostalgie de l’époque de leurs grands-mères, en ce qui concerne la structure de la famille et les liens communautaires tissés par la religion.

 

Mais il y a toujours une rencontre avec un ou une musulmane qui mène à la conversion. Collègue, ami… Les discours de Tariq Ramadan sont également fort populaires parmi les converties.

 

Et le féminisme, dans tout ça ?

 

Toutes les femmes rencontrées se disent féministes.

 

Mais elles défendent l’égalité de droit entre les sexes et un rapport égalitaire. La plupart réinterprètent le Coran pour lui attribuer des valeurs féministes, alors qu’elles vont mettre les comportements machos ou paternalistes observés dans la communauté musulmane sur le compte de la culture, et non pas de la religion. La plupart aspirent à la vie au foyer, dans laquelle elles estiment se réaliser pleinement.

 

Le voile. Huit des Québécoises rencontrées ne portent pas le symbole ostensible. Parmi les autres, certaines l’enlèvent au travail ou dans certaines circonstances. « Il y a une trajectoire du voile, observe la chercheuse. Elles débutent en le revêtant pour aller à la mosquée, puis elles commencent à le porter de plus en plus souvent. Elles veulent s’identifier au groupe, ce qui parfois mène à une surenchère de la pratique religieuse. »

 

Elle a observé que la conversion passe beaucoup mieux au Québec qu’en France auprès des proches des converties. « Bon nombre de Françaises sont rejetées par leur famille, qui voit l’islam comme l’ennemi, alors qu’au Québec, c’est l’étranger envers qui on a de la curiosité. Il y a beaucoup plus de tolérance. »

 

À la lumière de cette comparaison, elle voit un risque réel à s’inspirer de la France, comme le fait la Charte des valeurs québécoise. « Ce qui se passe sur le terrain est très loin de la crise identitaire qu’on observe et qui est née d’une ignorance de l’islam et qui est basée sur des stéréotypes », tranche-t-elle.

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