Du Quartier international au PMAD - «Un plan d’urbanisme est, par définition, un projet rassembleur»

Michel Bélair Collaboration spéciale
Malgré l’existence d’horreurs comme l’échangeur Turcot, il est toujours possible de «contaminer les gens par de bons projets», croit Clément Demers.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Malgré l’existence d’horreurs comme l’échangeur Turcot, il est toujours possible de «contaminer les gens par de bons projets», croit Clément Demers.

Ce texte fait partie du cahier spécial Semaine des professionnels 2013

Clément Demers était encore sur les bancs d’école lorsque fut créé l’Ordre des urbanistes en 1963 ; quelques années plus tard, à l’époque où on creusait le métro de Montréal et où Expo 67 prenait lentement forme au milieu du fleuve Saint-Laurent, il étudiait en architecture à l’Université de Montréal. Pas étonnant qu’il ait suivi alors avec intérêt les discussions ayant entouré le premier exercice de planification urbaine tenu ici en 1967, sous le vocable de « Montréal, horizon 2000 ».

« Pour la première fois ici, explique Clément Demers, en faisant un retour dans le temps, des architectes, des sociologues, des gestionnaires et des urbanistes articulaient un plan global, une vision de ce que pouvait devenir toute la grande région de Montréal. On y parlait de transports en commun, d’aménagement et de développement d’infrastructures communes, mais aussi de mesures à mettre en place pour contrôler la spéculation sur les terres autour de la ville, afin de densifier l’occupation du territoire. C’était une approche d’avant-garde reflétant pleinement le triomphe d’accessibilité et d’ouverture au monde que fut Expo 67. Un véritable travail de visionnaires… »

Sauf qu’à l’époque, on le sait, deux écoles s’affrontaient, et les idées du clan des « visionnaires » ont cédé devant celles des « pragmatistes »… et leur chapelet d’autoroutes et d’échangeurs entourant — perforant même ! — le tissu urbain du Grand Montréal. Avec aussi, comme conséquence plus ou moins souhaitable, le développement anarchique des banlieues, l’apothéose du béton et la congestion routière presque permanente. Il aura fallu presque un demi-siècle pour commencer à ne réparer qu’une partie de ce très mauvais choix…

Penser globalement

Mais Clément Demers n’est pas pessimiste pour autant : « Il faut toujours chercher à s’inspirer du meilleur et tenter de corriger le pire, dit-il avec un sourire au coin de la voix. Je suis optimiste et je ne suis pas le seul, puisqu’on a déposé plus de 300 mémoires lors des audiences sur le Plan métropolitain d’aménagement et de développement [PMAD] en 2011. C’est énorme pour un sujet aussi peu sexy que le développement régional et cela montre clairement que les gens s’intéressent de plus en plus à ces questions qui les touchent directement. »

À la tête du grand chantier du Quartier international de Montréal tout comme dans son rôle de gestionnaire du projet du Quartier des spectacles, en plein cœur de la métropole, Clément Demers joue depuis plusieurs années un rôle-clé de médiation dans l’aménagement du centre-ville.

« Médiation ne signifie pas compromis, précise-t-il. L’urbaniste est un généraliste qui doit se montrer créatif, ne rien laisser tomber et faire plutôt réfléchir pour trouver des solutions nouvelles. L’urbanisme n’est pas une “spécialité”, c’est un métier qui nécessite un solide esprit d’analyse et de synthèse. Un métier qui ramène toujours au même objectif fondamental : vivre ensemble le plus harmonieusement possible dans un espace commun. Avouons toutefois que c’est là une donnée quand même assez récente au Québec ; nous ne partageons pas une culture urbaine, contrairement aux citoyens des grandes villes européennes. C’est pourquoi l’urbaniste doit trouver le moyen de sensibiliser la population, comme tous les partenaires concernés, aux enjeux du développement urbain. »

C’est la raison pour laquelle il défend, entre autres, l’idée de prioriser le développement du Grand Montréal, à l’heure où s’impose de plus en plus le concept des grands ensembles urbains à l’échelle des mégapoles et même des mégalopoles. Il a ainsi déposé, aux audiences du PMAD tenues en 2011, un mémoire (« Quand la compétition locale nuit à la compétitivité internationale du Grand Montréal ») insistant sur la nécessité de mettre fin aux divisions et de penser de plus en plus globalement le développement, dans le contexte de ces grandes villes-régions qui prennent forme un peu partout.

Il y cite l’exemple de l’Europe, où on pense de plus en plus le développement des services et des projets en fonction de grands axes comme la « Banane bleue », qui regroupe un chapelet de grandes villes situées entre Londres et Marseille, ou encore « l’Arc méditerranéen », un vaste demi-cercle s’étendant de Valencia, en Espagne, jusqu’à Rome — une bonne centaine de millions d’habitants dans les deux cas. En Amérique du Nord, les urbanistes et les développeurs visionnaires parlent plutôt des axes ChiPitts et BosWash. Clément Demers pense qu’il importe de commencer à planifier le plus tôt possible en fonction du corridor Québec-Windsor, afin de se greffer aux projets de mise en valeur des actifs de l’axe Chicago-Pittsburgh (ChiPitts) tout autant que celui rejoignant Boston et Washington (BosWash). Montréal jouit, selon lui, d’une position enviable dans ce contexte.

Qualité et convivialité

Nous en sommes donc à devoir favoriser les grands projets rassembleurs qui réunissent autant les concepteurs et les développeurs que les citoyens. En ce sens, la vision de l’urbaniste reflète concrètement une vision collective d’occupation du territoire. Malgré l’existence d’horreurs comme l’échangeur Turcot ou la tranchée Décarie, il est toujours possible de « contaminer les gens par de bons projets »… Il y a toujours place pour des initiatives redéfinissant l’espace public en le rendant plus accessible, plus convivial aussi….

«La qualité entraîne la qualité, souligne encore Clément Demers. Un plan d’urbanisme est, par définition, un projet rassembleur relié à tous les métiers ; il amène les concepteurs, les créateurs et les citoyens à mieux vivre ensemble. La ville se fait tous les jours ; c’est en quelque sorte le témoignage le plus concret de notre culture. Pour que cela prenne vraiment forme, l’urbaniste doit proposer des projets stimulants qui touchent les gens qui vivent dans la ville et qui y travaillent ; penser plus en termes d’investissements que de dépenses. Il faut redonner aux citoyens le goût de marcher dans leur ville, de se la réapproprier en choisissant la mise en valeur des actifs qui sont déjà là, comme on l’a fait, par exemple, en revalorisant le Vieux-Montréal et le canal de Lachine. Ou encore en transformant une zone plus ou moins dévastée comme le Quartier des spectacles… si je prêche pour ma paroisse. »

« Une ville comme Montréal, conclut-il, fait partie d’un grand ensemble [le nord-est du continent américain] et n’a pas d’autre choix que de se démarquer par son originalité. »
Beau programme, non ?


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