Suzanne Coupal témoigne - «Les professionnels doivent mettre un peu d’ordre en leur sein»

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Suzanne Coupal
Photo: Jean-Guy Thibodeau Suzanne Coupal

Ce texte fait partie du cahier spécial Semaine des professionnels 2013

Selon Suzanne Coupal, juge à la retraite, tout ne peut pas reposer en société sur la simple application de la loi et des sanctions qui en découleraient. Il faut revoir le système de valeurs qui régit notre société.

 

Au cours des dernières années, plusieurs sujets d’actualité ont soulevé des interrogations sur la capacité des ordres à assumer leur mandat de protection du public. Le nom même de la commission Charbonneau est devenu la cristallisation de l’affaiblissement du lien de confiance entre la population et les professionnels. À l’occasion de la cinquième édition de la Semaine des professionnels, cinq éminents invités se pencheront sur les moyens de renouer ce lien. Parmi eux, l’honorable Suzanne Coupal, juge à la retraite et commentatrice à RDI.

 

Les professionnels manqueraient-ils d’éthique?

 

Il faudra nécessairement se poser la question lorsque la commission Charbonneau aura rendu son rapport et qu’on verra qu’on a des problèmes majeurs. Tout ne peut pas reposer sur l’application de la loi et les sanctions. Il faut se mettre tout de suite à réfléchir à l’après-commission. Voir s’il n’y a pas en jeu des questions de morale, d’éthique, de codes de déontologie, qui sont peut-être existants, mais que les responsables n’ont sans doute pas les moyens d’appliquer.

 

À quelles sortes de moyens faites-vous allusion?

 

Si on a des problèmes en matière d’éthique avec certains groupes de professionnels, on peut se demander s’ils ont les outils nécessaires pour répondre aux besoins du public. Les corporations ont ce devoir de protéger le public, c’est le but premier de toutes ces professions qui sont régies par un code. Est-ce que, si on a vu un certain relâchement dans bien des secteurs, c’est parce qu’ils n’ont pas les outils nécessaires pour intervenir en faisant des enquêtes, par exemple ? Les syndics ne sont peut-être pas assez outillés dans chacun de ces organismes pour intervenir adéquatement, prévenir les scandales et mettre un peu d’ordre en leur sein. Ce sont des questions qu’il faut se poser, parce qu’on ne peut pas tout attendre du gouvernement.

 

Les professions qui se retrouvent aujourd’hui devant la commission Charbonneau sont-elles les seules à rencontrer ces problèmes?

 

J’aimerais en fait qu’on pousse la réflexion un peu plus loin et qu’on prenne exemple sur certains pays où, dès le plus bas âge, on essaye d’inculquer aux enfants cette notion de morale, de valeurs de société, d’éthique, tout ce qui fait en sorte que, une fois à l’âge adulte, on pense un peu plus au bien commun dans toutes les décisions qu’on est amené à prendre, aussi bien sur le plan personnel que professionnel. Ici, en Amérique du Nord en général, on a développé cette notion que l’individualisme prime. Que le collectif est l’affaire des gouvernements et que si les lois ne sont pas appliquées, cela ne nous regarde pas. Nous devrions revenir à une réflexion plus profonde en matière d’éducation. C’est un souhait à long terme bien évidemment, mais il serait bien, après la commission Charbonneau, qu’on se dise tous, collectivement, que tout n’appartient pas au système judiciaire.

 

Mais, à plus court terme, quelles sont les actions à mettre en place?

 

Les systèmes judiciaire et législatif ainsi que les règlements qui sont promulgués par notre gouvernement encadrent l’exercice des professions. Si on regarde au niveau des contrats, il y a tout un exercice qui est fait pour s’assurer qu’il y ait plus de transparence. Les ordres ont également le devoir de rappeler à leurs membres les prescriptions de leur code de déontologie. Je souhaite que les architectes, les ingénieurs, les avocats, etc., soient rappelés à l’ordre. Qu’on leur rappelle que, s’ils sont régis et ont l’exclusivité au Québec sur leur activité, c’est parce qu’ils ont une fonction sociale de protection du public. On a tous l’obligation d’être honnête dans la vie, mais l’éthique va plus loin. Chez les professionnels, il y a toute cette notion de faire affaire avec quelqu’un qui présuppose que la parole a de la valeur et qu’on agisse toujours avec ce qu’on a de meilleur.

 

Le public a-t-il lui aussi un rôle à jouer?

 

Il y a un lien de confiance qui a été brisé entre le public et certaines professions. Nous sommes dans une société nettement individualiste, axée sur des valeurs d’argent et de pouvoir. Dans ce contexte, le public ne devrait jamais hésiter à dénoncer les scandales et à faire appel aux ordres lorsqu’il se sent lésé par un professionnel ou qu’un service est mal rendu. D’un autre côté, il faut également qu’il parvienne à faire la part des choses. S’il écoute la commission Charbonneau, il peut rapidement avoir l’impression que tous les ingénieurs sont corrompus. Or ce n’est pas exact. Le public a donc aussi le devoir de se renseigner, auprès des ordres par exemple, ou via les médias, qui sont très occupés mais qui essayent d’informer le mieux possible. Il faut s’éduquer, c’est la base de tout. Et l’éducation ne passe pas seulement par l’école.

 

Pour l’instant, on perçoit cependant un certain cynisme de la part du public…

 

Le problème, c’est qu’il est très peu consulté dans les décisions prises par les gouvernements pour soi-disant favoriser le bien-être de nos sociétés et le vivre-ensemble. C’est comme si les politiques se servaient des citoyens pour se faire élire, pour collecter ou payer des impôts, mais qu’on ne les associait pas aux choix de société. Il faut revenir à des notions de base de la démocratie, donc faire en sorte que les décisions, aussi bien au niveau du pouvoir politique que des organisations de professionnels, se prennent réellement en fonction du bien-être de tous. J’ai malheureusement l’impression que nous ne sommes plus allumés par ce sens du bien commun. Autant au niveau de l’éthique personnelle de tout professionnel qui remplit sa mission sociale que des groupes, on ne se pose plus cette question.

 

 

Collaboratrice

 

Me Coupal interviendra lors de la conférence et des groupes de discussion qui se tiendront le mercredi 16 octobre, de 8 h 30 à 14 h 30, au Centre des sciences de Montréal dans la salle Belvédère.

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