Prix André-Laurendeau - «Pour ne pas devenir esclaves...»

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Manifestation à Montréal contre le projet de loi fédéral limitant le droit à l’avortement
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Manifestation à Montréal contre le projet de loi fédéral limitant le droit à l’avortement

Ce texte fait partie du cahier spécial Prix de l'ACFAS 2013

Lauréate du prix André-Laurendeau de l’Acfas, qui récompense une personne travaillant dans le domaine des sciences humaines, Lori Saint-Martin porte plusieurs chapeaux : romancière, traductrice, professeure et chercheuse au Département d’études littéraires de l’UQAM, elle est de celles qui ont imposé leur regard sur la littérature québécoise.

 

Appartenant à la première génération de femmes engagées pour travailler en études féministes, à l’époque où il s’agissait d’un champ émergent dans les lettres québécoises, Lori Saint-Martin a forgé, au fil des ans et des recherches, une « autre lecture » des oeuvres consacrées et a contribué à enrichir les études littéraires d’une perspective féministe. Aujourd’hui encore, « le fait d’être un homme ou une femme n’est pas indifférent au moment où on se met à écrire et ne l’est pas non plus au moment de la réception », explique-t-elle.

 

S’intéressant autant à la grande littérature qu’à la littérature populaire, elle s’est attachée à déchiffrer les représentations masculines et féminines, la manière dont « les relations entre les genres sont conceptualisées dans les textes et comment les textes littéraires reproduisent la distribution traditionnelle des identités féminines et masculines ». Une démarche qui ne manque pas de tisser des liens entre la littérature, la société et les conceptions idéologiques sous-jacentes : par le biais des textes, elle interroge les structures idéologiques de la société et ouvre la voie d’une réflexion « sur nos valeurs, pour éventuellement les changer », laissant émerger le désir de voir naître des relations plus justes et égalitaires.

 

Germaine, Anne et Gabrielle

 

Parmi ses travaux de recherche figurent des éditions critiques et des anthologies des grandes pionnières de l’écriture des femmes au Québec, notamment Germaine Guèvremont, Anne Hébert et Gabrielle Roy, qu’elle a su éclairer sous un nouveau jour.

 

Alors que celle-ci était communément abordée comme une auteure dépourvue de revendications féministes, Lori Saint-Martin a révélé, dans La voyageuse et la prisonnière. Gabrielle Roy et la question des femmes (2002), le visage de celle qui dénonçait avec virulence le sort socialement imposé aux femmes. Loin de défendre une vision traditionnelle des rôles derrière ses modèles féminins, Gabrielle Roy décrivait « comment ces femmes souffraient d’avoir eu trop d’enfants, d’être pauvres et de ne pas pouvoir réaliser leurs rêves personnels ».

 

À travers les inédits de Gabrielle Roy, peu connus du public même s’ils représentent des centaines de pages, Lori Saint-Martin s’est également penchée sur les « réflexions féministes très poussées, profondes et passionnées auxquelles elle a consacré des années de sa vie », où elle critiquait le patriarcat, l’oppression qu’elles vivaient et « le fait qu’elles étaient prisonnières, enfermées dans leur foyer comme dans une cage. Pour ne pas devenir esclaves, leur seule solution était de ne pas avoir d’enfant. »

 

Dans un autre registre, Lori Saint-Martin a passé au crible de son analyse aussi bien la rhétorique antiféministe d’idéologues québécois comme Henri Bourassa que des personnages stéréotypés féminins, comme la sorcière ou la prostituée. Dans son essai intitulé Postures viriles (2011), elle a analysé de façon novatrice les discours et les représentations de la presse masculine. Dominée par une idéologie patriarcale, cette presse masculine est traversée par un discours machiste des années 1950 qui « se maintient et même s’aggrave avec le succès du féminisme dans le monde réel. La presse masculine, accusant les femmes d’avoir été trop loin, positionne les hommes comme des victimes », révélant la persistance de schémas traditionnels malgré l’évolution des valeurs.

 

Mère et père

 

Sensible aux « changements sociaux dont on trouve le reflet dans les textes », elle a également mené, dans Le nom de la mère (1999), une réflexion sur ces noms de jeune fille longtemps destinés à disparaître derrière celui de l’homme au moment du mariage. Lori Saint-Martin a travaillé sur ces figures de mères « vues comme une fonction sociale », dont l’identité se réduit au seul rôle d’entretenir le foyer. Elle a ainsi analysé le récit croisé de filles qui découvrent le nom de leur mère sur la pierre tombale, « au moment où il est trop tard pour apprendre à la connaître », attirant ainsi l’attention sur les conséquences sur la psyché des filles qui ont construit leur identité en lien avec celle d’une mère privée d’existence.

 

Parallèlement, elle pose, dans Au-delà du nom (2010), la question du père dans la littérature québécoise. De figures paternelles autoritaires et désincarnées, les représentations du père se sont ouvertes au fil des ans à l’image de la « paternité émotive ». « Les pères aujourd’hui, dans notre société et aussi en littérature, ne veulent pas être réduits à un nom, à une figure d’autorité abstraite. Ils veulent aller au-delà du simple fait de donner leur nom, qui implique historiquement une autorité et un acte de possession. » Elle note ainsi l’émergence, dans les 20 dernières années, de figures littéraires de père qui veulent vivre la paternité, qui « décrivent des relations tendres et s’expriment d’une manière nouvelle ».

 

Lettres des femmes

 

Enfin, son influence s’est fait sentir sur la recherche, les études et la connaissance en matière d’études féministes en littérature, notamment à travers son activité à l’Institut de recherche et d’études féministes de l’UQAM. Responsable de piloter des dossiers de concentrations de 3e cycle offertes dans plusieurs programmes, elle a ainsi posé les bases « d’éléments structurants, pour que les étudiants puissent se spécialiser en études féministes et aillent jusqu’au bout de leurs études », contribuant à faire évoluer un champ d’études qui méritait d’être approfondi et ouvrant les portes du possible quant à la réflexion et à l’analyse d’un portrait croisé des sexes en société.

 

Depuis leurs débuts, les études féministes ont ainsi connu un progrès énorme : les chercheurs et étudiants ont « plus de marge, de liberté et de légitimité. Il y a des programmes, des cours, tout un corpus de recherche et de textes qui n’existaient pas il y a 30 ans. » Quant à savoir si les différences persistent malgré l’évolution de la société, il suffit d’ouvrir les pages des journaux pour s’en convaincre, rappelle-t-elle. « Dans les pages littéraires, quatre pages sont consacrées aux auteurs masculins, contre une page pour les auteures féminines. »


Collaboratrice