Prix Adrien-Pouliot - Ce scientifique profondément attristé

Jacinthe Leblanc Collaboration spéciale
Le professeur Marc Lucotte souhaite que ses recherches, et celles des autres scientifiques, contribuent à limiter les dégâts des changements climatiques.
Photo: Nathalie Saint-Pierre Le professeur Marc Lucotte souhaite que ses recherches, et celles des autres scientifiques, contribuent à limiter les dégâts des changements climatiques.

Ce texte fait partie du cahier spécial Prix de l'ACFAS 2013

Professeur au Département des sciences de la terre et de l’atmosphère ainsi qu’à l’Institut des sciences de l’environnement (ISE) de l’UQAM, Marc Lucotte est le lauréat du prix Adrien-Pouliot cette année. Interpellé au départ par la France pour son expertise sur l’interdisciplinarité et les sciences de l’environnement, M. Lucotte a aidé entre autres à la mise sur pied de l’Institut écologie et environnement. Ce professeur, passionné par la science en général et par les sciences de l’environnement en particulier, pose un regard lucide sur les enjeux écologiques auxquels l’humanité est confrontée.

 

Le prix Adrien-Pouliot de l’Acfas souligne la coopération scientifique d’un chercheur québécois avec la France, qui a des retombées autant ici que là-bas. Marc Lucotte s’intéresse principalement aux milieux aquatiques et terrestres, ainsi qu’à la santé écologique. Il étudie, entre autres, « la relation qui existe entre la dégradation de l’environnement et la santé des êtres humains qui vivent dans cet environnement-là ». Cet intérêt l’a amené à se préoccuper particulièrement des populations vulnérables. Ces temps-ci, le chercheur s’intéresse aux pesticides de nouvelle génération, comme l’herbicide Roundup, de Monsanto, qui sont utilisés abondamment dans toutes les culturelles industrielles.

 

Un scientifique engagé à sa façon

 

Géochimiste de formation, le professeur Lucotte est réaliste quant aux enjeux écologiques qui touchent la planète. Il donne en exemple le dépassement du seuil des 400 particules par million de CO2 au printemps dernier, qui est venu confirmer le déséquilibre du système planétaire. « Même si on arrêtait immédiatement toute activité industrielle, note-t-il, le système est enclenché. Ça prendrait des dizaines voire des centaines d’années avant que le système ne retourne à l’équilibre. »

 

Face à l’état de dégradation de la planète, dont le rythme s’accélère, Marc Lucotte se considère « comme un scientifique profondément attristé ». Il s’explique : « Je me considère profondément frustré de voir que, malgré ces milliers, ces dizaines de milliers de scientifiques de très haut niveau qu’il y a partout dans le monde, malgré l’incroyable précision de la science d’aujourd’hui, on assiste à une accélération de la dégradation de tous les écosystèmes. On assiste à une dégradation de la qualité de vie des êtres humains sur la planète. On assiste même à une dégradation de la longévité en santé ! »

 

Et il ne peut que réagir devant ces constats. Il souhaite que les recherches faites par les scientifiques, y compris les siennes, « puissent avoir un impact tangible, contribuer à limiter les dégâts et éventuellement permettre de restaurer les systèmes ». Mais, à la longue, selon le professeur, il va falloir accepter de changer. « Se rendre compte qu’il est plus qu’urgent que nous changions de mode de vie, mais radicalement, et [remettre] en question nos valeurs ailleurs que dans la consommation » devient nécessaire, analyse-t-il. On ne peut continuer à agir « comme si tout nous était dû, que les ressources non renouvelables nous étaient dues et qu’on pourrait modifier le climat si on le voulait ».

 

L’interdisciplinarité

 

Marc Lucotte mise beaucoup sur l’interdisciplinarité pour affronter ces crises écologiques. Pour lui, « la véritable interdisciplinarité, et c’est un point important à rappeler, c’est d’avoir l’humilité de dessiner les projets de recherche avec des collègues qui ne font pas partie de sa discipline d’origine ».

 

Un des défis de l’interdisciplinarité réside dans la capacité de « garder sa racine scientifique », c’est-à-dire de ne pas faire un peu de tout de façon superficielle. Il importe de véritablement savoir jouer en équipe, puisqu’on ne devient pas spécialiste d’une autre discipline avec l’interdisciplinarité.

 

« Les questions écologiques sont devenues tellement larges et tellement interreliées, poursuit M. Lucotte, qu’on ne peut pas, si on est un scientifique engagé dans les sciences de l’environnement, continuer à ne travailler qu’en géochimie [par exemple]. » Il devient nécessaire de mélanger les différentes sciences et perspectives dans une optique de résolution de problèmes. « Ce n’est pas simplement écrire une problématique. C’est essayer de la résoudre », explique le chercheur.

 

Des échanges avec la France

 

À son arrivée au Conseil national de la recherche scientifique (CNRS), l’organisme redéfinissait son mandat et formait des instituts de recherche. « Un de mes rôles, explique Marc Lucotte, a été de démontrer que les sciences de l’environnement n’étaient pas à la marge des autres sciences. » Grâce à ses efforts et à ceux d’autres collègues, l’Institut écologie et environnement est né. Et c’est là un des accomplissements dont il est le plus fier. « Avoir réussi à créer ce dixième institut en sciences de l’environnement qu’ils ont appelé Institut écologie et environnement […], c’était de reconnaître les sciences de l’environnement comme une science à part entière », mentionne-t-il.

 

Il a ensuite travaillé à l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture, où il a agi à titre de président du conseil scientifique de l’organisme. « Et mon rôle, ç’a été de trouver avec lui […] des façons de véritablement faire dialoguer les sciences », précise-t-il.

 

« L’approche qu’on a développée, ici à l’UQAM, en interdisciplinarité en science de l’environnement, essayant d’intégrer le maximum d’éléments qui permettent d’envisager des solutions, c’est ce qui a séduit la France, insiste le professeur. Et, dans plusieurs comités, on m’a demandé de servir d’expert ou de donner des conseils. »

 

Ces occasions lui ont par ailleurs permis de rencontrer de nombreux collègues français, avec qui il travaille sur des projets de recherche.

 

Sciences de l’environnement

 

Pour Marc Lucotte, il est formidable de voir la France embarquer autant dans les projets interdisciplinaires que dans les sciences de l’environnement, notamment avec la création de l’INÉE et l’ouverture du CNRS. Il aimerait bien que cela soit ainsi au Québec, particulièrement au sein de son université. « On n’arrive pas, ne serait-ce qu’à l’UQAM, une université qui a toujours mis de l’avant les sciences de l’environnement, à faire en sorte qu’on les reconnaisse comme une entité. On se fait ballotter entre les sciences », exprime-t-il, avec une légère irritation.

 

Il aimerait bien avoir la même écoute et la même influence au Québec et souhaite que les sciences de l’environnement soient enfin reconnues par les différents milieux pour ce qu’elles sont, soit une nouvelle science en propre.

 

 

Collaboratrice