Prix Pierre-Dansereau - Entre dépendance et modération

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Louise Nadeau est une des personnes derrière le succès du slogan «La modération a bien meilleur goût ».
Photo: Jocelyn Michel Louise Nadeau est une des personnes derrière le succès du slogan «La modération a bien meilleur goût ».

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Louise Nadeau se voit décerner un prix de l’Acfas pour une deuxième fois. En 2006, la professeure au Département de psychologie de l’Université de Montréal avait remporté le prix Marcel-Vincent. Cette année, c’est surtout la présidente d’Éduc’alcool qui reçoit le prix Pierre-Dansereau, qui récompense son engagement social.

 

« La modération a bien meilleur goût ». Le slogan d’Éduc’alcool est désormais célèbre et la formule s’est intégrée au langage courant. C’est en partie grâce à Louise Nadeau, activement engagée dans Éduc’alcool depuis 22 ans, en plus d’en être la présidente depuis 2007. Au départ de toute cette aventure, une simple entrevue que Mme Nadeau avait accordée à Radio-Canada en 1990, dans laquelle elle expliquait que l’alcool était là pour rester et qu’il fallait apprendre à se fixer des limites. Éduc’alcool venait de trouver la scientifique qu’il lui fallait et l’a aussitôt approchée.

 

« Dans ma vie, ç’a été une sorte de souffle », raconte Louise Nadeau. Celle qui préside en ce moment le Groupe de travail sur le jeu en ligne, dont les conclusions et recommandations seront déposées d’ici la fin de l’année, voit plutôt son engagement social dans Éduc’alcool comme quelque chose d’« agréable », qui apporte un peu de « légèreté » dans son travail sur les dépendances, qui la confronte souvent à des personnes en détresse. « Avec le groupe de travail sur le jeu en ligne, on va être obligé de parler de joueurs qui se sont enlevé la vie et qui ne sont jamais allés chercher de l’aide ou des services. Ça m’atteint encore profondément. »

 

Sensibiliser et non stigmatiser

 

D’ailleurs, à une question abordant la délicatesse avec laquelle une campagne de sensibilisation doit se réaliser sans sombrer dans un discours moralisateur, Louise Nadeau remet sur la table la question du jeu pathologique. « Au XIXe siècle, on représentait les alcooliques à travers les problèmes qu’ils créaient. On a présentement ce problème avec le jeu. On assiste à une stigmatisation des joueurs. On présente le jeu pathologique comme la norme et les joueurs comme des gens qui créent des problèmes. Ça fait très longtemps, au Québec, qu’on n’a pas vu une annonce avec un alcoolique qui abandonne ses enfants et qui ruine sa famille », souligne-t-elle.

 

« Il y a des problèmes sociaux qui coûtent cher, liés à toutes les formes de dépendance, que ce soit l’alcool, les drogues, l’obésité ou le jeu. Il faut les chiffrer et on doit en tenir compte. Mais, si on veut aider les gens, ça ne se fait pas en les accablant. » Le regard posé sur la dépendance envers l’alcool, lui, a bien évolué. Mme Nadeau en accorde en grande partie le crédit aux efforts déployés par les Alcooliques anonymes durant le XXe siècle. Mais tout le doigté avec lequel Éduc’alcool a mené « intuitivement » ses campagnes de prévention s’est fait dans le même esprit. « C’est toujours dans l’humour, dans le fait de donner de l’espoir ou d’aider les gens dans l’autorégulation », rappelle-t-elle. L’organisme indépendant, qui vise de plus en plus « à avoir des programmes qui ont été validés scientifiquement », est d’ailleurs devenu un modèle en la matière sur la scène internationale.

 

Une modération chiffrée

 

Si elle reçoit aujourd’hui le prix Pierre-Dansereau, Louise Nadeau croit que c’est surtout grâce au succès de la campagne « 2-3-4-0 », lancée en janvier 2012. Dans les publicités, la modération est désormais chiffrée : deux verres par jour et dix par semaine pour une femme, trois verres par jour et 15 par semaine pour un homme, trois verres pour une femme et quatre pour un homme lors des occasions spéciales, ainsi qu’une abstention complète au moins une fois par semaine (le zéro) pour éviter l’accoutumance.

 

Ces quantités précises sont le fruit d’un travail amorcé en 2006 par le Groupe de travail sur les niveaux d’alcool à faible risque, qui regroupait chercheurs, médecins, alcooliers, responsables de santé publique et policiers. Louise Nadeau a été présente dès la première réunion de ce groupe. Après une solide recension, des publications scientifiques rigoureuses et un consensus de tous les acteurs autour de la table, ces données sont devenues la norme au Canada.

 

Éduc’alcool a aussitôt décidé de faire le grand saut et d’intégrer ces données à son message. « Selon moi, c’est une des meilleures campagnes de santé publique qui se sont faites au Québec depuis très longtemps », se félicite-t-elle.

 

Des balises claires, un impact flou

 

« On a rejoint tout le monde avec de l’humour, à la télé et dans les bars, de sorte que le taux de reconnaissance de la campagne est extrêmement élevé. Est-ce que ça veut dire que les gens ont changé leur comportement ? Comme scientifique, je ne suis pas capable de vous le dire. Mais vaut mieux un monde où les gens ont des indicateurs clairs de ce que devrait être leur consommation qu’un monde où tout ça reste flou et vague. » Et ce n’est pas fini, puisque, depuis cet automne, les publicités s’appliquent à bien quantifier le verre d’alcool standard selon la boisson.

 

« Chaque fois qu’on évalue une campagne de prévention psychosociale de manière isolée, on trouve rarement des résultats positifs. C’est une constellation d’actions qui amène des changements », précise-t-elle. Pour réduire les accidents de la route causés par l’alcool, par exemple, la législation, les programmes d’accompagnement comme Nez rouge, les barrages routiers et, évidemment, les campagnes de prévention doivent tous être mis à contribution et être en interaction. Les pays qui ont misé sur ces combinaisons ont constaté une diminution des accidents liés à l’alcool au volant, assure-t-elle. À Éduc’alcool, un des gros défis consiste actuellement à convaincre le gouvernement de rendre obligatoire la formation du service d’alcool à tous les serveurs, car « les accidents d’automobile avec facultés affaiblies ont lieu à la sortie des bars » et « on sait que cette action-là, mêlée à d’autres, va être extrêmement efficace ».

 

L’autorégulation: l’enjeu du XXIe siècle

 

Si elle continue à se concentrer sur les problèmes liés à l’alcool, Louise Nadeau indique que plusieurs campagnes de prévention, que ce soient celles qui encouragent à faire de l’exercice, à surveiller son alimentation ou à limiter sa consommation d’alcool, doivent aussi toutes être menées de front. Car les liens entre « les multiples conduites addictives » sont « d’une clarté phénoménale », affirme-t-elle.

 

Selon Louise Nadeau, « dans cette société d’abondance qu’est la nôtre […], l’enjeu du XXIe siècle, c’est l’autorégulation, que ce soit sur le montant qu’on peut dépenser dans le jeu ou dans nos automobiles, sur ce qu’on peut manger ou sur le temps à consacrer à l’activité physique alors que tout nous mène à nous asseoir devant un écran 20 heures par jour. L’enjeu de l’autorégulation, tant dans notre consommation que dans nos modes de vie, est déterminant. Si on ne réussit pas en cette matière, tant au niveau collectif qu’individuel, ça va aller mal », prévient-elle.

 

 

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