Ottawa veut expulser un exilé iranien

Djaber Kalibi a fui l’Iran en 1983. Il est arrivé au Canada en 2005 et vit à Montréal avec son épouse et ses deux belles-filles.
Photo: François Pesant Le Devoir Djaber Kalibi a fui l’Iran en 1983. Il est arrivé au Canada en 2005 et vit à Montréal avec son épouse et ses deux belles-filles.

Le gouvernement canadien, dont l’inimitié envers celui de la République islamique d’Iran est pourtant bien connue, songe à expulser un opposant de longue date au régime des ayatollahs qui vit à Montréal depuis huit ans.

 

Le 14 juillet, Djaber Kalibi, qui rentrait d’un voyage en France, pays dont il détient la citoyenneté, s’est vu confisquer son passeport (français) par les autorités canadiennes à l’aéroport Montréal-Trudeau. Il a ensuite appris qu’il risquait d’être expulsé parce qu’il a participé, dans les années 1980 sur le territoire français, à des activités visant à renverser le régime islamiste en place depuis peu dans son pays natal.

 

Djaber Kalibi, qui travaille actuellement au Collège du Canada, à Montréal, habite dans la métropole avec son épouse et ses deux belles-filles depuis huit ans. Il est arrivé au Canada en 2005 avec un visa de touriste, obtenant par la suite un visa de travail pour lui-même et des visas d’étudiantes pour les deux jeunes femmes, qui ont aujourd’hui 24 et 18 ans respectivement.

 

Deux ans plus tard, la famille a présenté une demande de résidence permanente, qui est toujours à l’étude. « On s’inquiète parce que ce n’est pas censé prendre autant de temps », dit Nastaran Daniali, l’aînée des deux belles-filles.

 

La famille qualifie d’« absurdes » les raisons invoquées par les autorités canadiennes pour menacer d’expulsion l’homme de 77 ans.

 

Les autorités invoquent le fait que M. Kalibi a passé trois ans en prison en France, de 1988 à 1990.

 

Djaber Kalibi quitte l’Iran pour la France en 1983. En 1986, il est arrêté avec trois compagnons d’exil. La police française a trouvé une cache d’explosifs destinés à être envoyés à des opposants au régime islamiste en Iran. L’accusation de crime déposée en première instance est remplacée en appel par une accusation de simple délit parce que les accusés n’avaient pas l’intention d’utiliser les explosifs contre des personnes.

 

M. Kalibi affirme aujourd’hui que lui et ses compagnons avaient même renoncé avant leur arrestation à mener à terme leur projet.

 

Il soutient qu’il a été harcelé après sa libération, étant placé en résidence surveillée et menacé d’être refoulé vers son pays d’origine. M. Kalibi a contesté avec succès cet arrêt d’expulsion en Cour de cassation, la plus haute instance judiciaire française. Il a même obtenu la citoyenneté française en 2009, alors qu’il vivait déjà au Canada. « Il est absurde que le gouvernement canadien décide de ressortir cette affaire », affirme Djaber Kalibi.

 

Le document de Citoyenneté et Immigration Canada, signé par un fonctionnaire de l’Agence des services frontaliers (ASFC) et daté du 6 août, rappelle sommairement les démêlés de M. Kalibi avec la justice française. On y lit aussi le paragraphe suivant : « La preuve documentaire démontre également que Sayyed Djaber Kalibi était un militant d’extrême-gauche “antiKhomeiniste” lié aux “guérilleros fedayins du peuple d’Iran” et au “Nouveau Mouvement communiste iranien” et qu’il visait au renversement du gouvernement iranien par la force. »

 

Contexte politique

 

De toute évidence, certains fonctionnaires de l’agence frontalière n’ont pas beaucoup de sympathie pour les « gauchistes », même ceux qui militaient il y a près de 30 ans contre un régime qui était probablement encore plus répressif qu’il ne l’est aujourd’hui.

 

Djaber Kalibi rappelle que « c’était un massacre en Iran à l’époque ». Il mentionne également le « contexte de normalisation des relations » entre Paris et Téhéran. Le Nouvel Observateur évoquait en 1986 la possibilité que la justice française ait sévi contre les exilés iraniens afin d’obtenir la libération d’otages français enlevés à Beyrouth par des islamistes pro-iraniens.

 

L’affaire n’est pas sans ironie quand on pense qu’en juin, le ministre des Affaires étrangères du Canada, John Baird, écrivait dans un communiqué que le président iranien fraîchement élu, Hassan Rohani, « ne serait qu’une nouvelle marionnette entre les mains des ayatollahs, dans la pantomime tragique et dangereuse qu’est devenue la vie quotidienne de tous les Iraniens », et ajoutant : « Le Canada salue le courage des Iraniens qui ont exprimé leur désir de liberté face à une répression impitoyable. Étant donné la manipulation de la volonté collective et du processus démocratique par le régime actuel, les résultats du scrutin du 14 juin ne veulent rien dire dans les faits. »

 

L’organisme Solidarité sans frontières a mis sur pied un comité de soutien en faveur de Djaber Kalibi, qui sera convoqué par les autorités de l’Immigration début novembre. Une pétition visant à empêcher son expulsion circule actuellement et sera déposée prochainement au Parlement d’Ottawa.

6 commentaires
  • Josette Allard - Inscrite 9 octobre 2013 06 h 48

    Rapprochement

    Avec le régime iranien. Sacrifier la vie d'un homme pour se rapprocher du régime honnis pourrait bien faire parti de la stratégie de ce gouvernement, si non, qu'y a-t'il d'autre à comprendre derrière cette décision?

  • Roland Berger - Inscrit 9 octobre 2013 07 h 45

    Logique harpérienne

    Harper déteste les régimes iraniens, l'actuel ou l'ancien. Il tient à sa merci un homme qui a combattu l'ancien. Il veut extrader cet « ami » de la démocratie en Iran. Serait-ce que Harper n'aime pas la démocratie ?

  • François Dugal - Inscrit 9 octobre 2013 08 h 42

    La guerre au terrorisme

    Un logiciel de recherche, enfoui quelque part dans un ordinateur du ministère des Affaires Étrangères, a trouvé le mot «exploisif», et tiens-toi!
    N'oublions ces paroles du président «W» Busch: «Either you are with us, or you are against us» (Soit que vous êtes pour nous, ou vous êtes contre nous).

  • Minona Léveillé - Inscrite 9 octobre 2013 08 h 59

    Aberrant

    Complètement aberrant! Il mériterait au contraire d'être récompensé pour s'être opposé à ce régime despotique qui a fait reculer le monde musulman de plusieurs siècles. C'est la révolution islamique irenienne qui a fait du voile le symbole de promotion de l'islam politique et l'outil d'opression des femmes qu'il est aujourd'hui.

  • Michaël Lessard - Abonné 9 octobre 2013 17 h 49

    ll a déjà payé pour le crime en question. Il n'est pas un danger pour nous

    De prime abord, il a déjà purgé sa peine.

    De plus, tout le monde peut bien voir qu'il n'est pas un danger pour nous.

    Je ressens une certaine colère envers le système d'immigration canadien et québécois qui tend à dire aux personnes immigrantes qu'elles ne doivent pas manifester ou lutter pour des causes, comme si l'engagement citoyen au Québec était synonyme de danger. Le message implicite étant que, pour être citoyen-ne, il faut être passif et désengagé. Ce phénomène est surnommé la criminalisation de la dissidence et il est incompatible avec nos souhaits démocratiques.