Lac-Mégantic - Deuil, incertitude et espoir

Les prochains mois seront cruciaux pour la guérison des plaies de la ville et de ses habitants.
Photo: - Le Devoir Les prochains mois seront cruciaux pour la guérison des plaies de la ville et de ses habitants.

Pendant qu’on planifie la reconstruction du centre-ville de Lac-Mégantic, deux mois après le passage d’un train fou, l’ambiance est au deuil, à l’incertitude, mais aussi à l’espoir.

 

« La première neige va faire mal », anticipe le Méganticois Jean Gauthier. Ces jours-ci, les funérailles se succèdent au rythme où le coroner rend les corps des victimes aux familles. Les deuils, nombreux, se cristallisent. L’horreur fait place à la réalité. « On va fréquenter pas mal le salon funéraire. Il va faire noir à quatre heures. On va devoir passer au travers », constate Bernard Lacroix, le directeur général de la Commission scolaire des Hauts-Cantons, Méganticois lui aussi.

 

Les prochains mois seront cruciaux pour la guérison des plaies de la ville et de ses habitants.

 

Une cicatrice en plein coeur

 

De sa maison, sur l’autre rive de la rivière Chaudière, Jean Gauthier voit la balafre qu’a laissée le train de la Montreal, Maine and Atlantic Railway (MMA) au coeur de sa ville. Il y observe le bal des camions et des pelles mécaniques. « Ils ont enlevé les toiles noires qui cachaient la vue sur la zone… Moi, ce chantier, c’est mon quotidien. »

 

Travailleur autonome, il a perdu de nombreux clients, des commerces réduits à néant par le brasier.

 

Ces dernières semaines, le Musi-Café d’été, qui sous le chapiteau a pris la relève du bar détruit le 6 juillet, fut son point de ralliement, sa bouée de sauvetage, comme celle de plusieurs de ses amis, avec une série de concerts réconfort. « C’est notre thérapie de groupe. Mais il ne reste que deux semaines à la programmation »,souffle-t-il, déjà nostalgique.

 

Pour Jean Gauthier, l’incertitude crée un certain climat de suspicion dans la petite communauté. Brouillard sur la contamination de l’environnement, d’abord. « On a tous peur qu’ils ne nettoient pas tout, qu’ils ne nous disent pas tout. L’air, l’eau, le sol, ce sont des sujets de conversation qui reviennent tout le temps. »

 

La reconstruction soulève, elle aussi, son lot de questions. Mercredi dernier, la Ville a tenu une assemblée publique pour présenter son plan. Mais Jean Gauthier estime que la Ville ne consulte pas suffisamment les citoyens et les commerçants dans ce dossier. À la Ville, on souhaite que les nouveaux condos commerciaux soient ouverts pour Noël, raison pour laquelle il faut, affirme-t-on, agir rapidement.

 

Le directeur général de la commission scolaire, Bernard Lacroix, croit que ce plan reste « une bonne nouvelle qui alimente l’espoir ». « Avant ça, on avait juste des pelles qui creusaient de la terre salle », explique-t-il. La rentrée scolaire l’a aussi encouragé. « Nous avons été agréablement surpris. Les enfants vivent le moment présent, alors que les adultes s’inquiètent pour l’avenir. » Deux psychoéducateurs et un psychologue supplémentaires ont été embauchés pour l’année scolaire. « Demander aux enfants ce qu’ils ont fait cet été n’avait pas le même sens cette année,dit M. Lacroix. Il va falloir surveiller les signes comme l’isolement, l’agressivité, l’impatience, la réussite scolaire, et être à l’affût des changements. »

 

Organiser une réponse rapide

 

Les services de santé s’organisent aussi. Une équipe d’une quinzaine de personnes a été embauchée par le CSSS : des intervenants sociaux, des psychologues, même un organisateur communautaire, en plus du soutien administratif et d’un gestionnaire. « On ne sait pas combien de temps ils seront là, mais au moins de six mois à un an », explique la porte-parole du dossier au CSSS du Granit, Vicky Orichefsky.

 

Elle observe également que la communauté, après l’état d’urgence, passe à une étape délicate. « On voit des gens en deuil, des cas de choc post-traumatique. Il y a aussi des gens qui ont été dans l’action cet été, et là, ils sont fatigués, car ils ont tout donné. Il peut y avoir des tensions, des inquiétudes, notamment pour les commerçants et les travailleurs qui ont perdu leur gagne-pain. »

 

Les prochains mois seront d’ailleurs cruciaux, avertit le psychiatre new-yorkais Fatih Ozbay. Le directeur médical du World Trade Center Mental Health Program explique que bien des leçons ont été tirées du 11-Septembre 2001, lesquelles peuvent s’appliquer à Lac-Mégantic. « La population doit être sondée le plus rapidement possible, si possible en personne, et à intervalles réguliers pour déceler la détresse,conseille-t-il. Ensuite, les personnes qui en ont besoin, et ça ne sera pas tout le monde, doivent recevoir des soins rapidement. Il faut aller vers les gens, car souvent, ils ne viendront pas d’eux-mêmes solliciter de l’aide. »

 

Le syndrome du choc post-traumatique, qui selon l’expert peut toucher 11 à 13 % d’une population traumatisée dans les premiers mois, doit être traité rapidement. « Après six mois, ça peut devenir chronique, et alors, c’est très difficile à traiter. Surtout que souvent, d’autres problèmes surgissent, comme la dépression ou l’abus d’alcool. »

 

Si les manifestations d’entraide dans cette communauté tissée serrée peuvent agir comme filet protecteur, le Dr Ozbay avertit que même des personnes qui semblent résilientes sont susceptibles à la détresse. « Certaines personnes arrivent à grandir d’une tragédie, mais cet état peut coexister avec une détresse mentale ou un choc post-traumatique. C’est pour cette raison que les experts, sur le terrain, doivent avoir une grande expérience pour détecter ces cas. Sinon, on hypothèque l’avenir. »

À voir en vidéo