Le Canada, terre d’écueil

Un million d’enfants ont fui la Syrie depuis le début du conflit qui a fait plus de 100 000 morts et environ 1,8 million de déplacés, comme ceux-ci, installés dans un camp à la frontière turque.
Photo: Agence France-Presse (photo) Miguel Medina Un million d’enfants ont fui la Syrie depuis le début du conflit qui a fait plus de 100 000 morts et environ 1,8 million de déplacés, comme ceux-ci, installés dans un camp à la frontière turque.

La Syrie s’est révélée tel un pandémonium aux yeux du monde entier seulement la semaine dernière. Mais la guerre y fait rage depuis deux ans. À l’heure où les diplomates tergiversent sur les interventions militaires au pays, des humains souffrent plus que jamais.

 

Neuf. Le Canada a accueilli neuf Syriens depuis le début de l’année 2013, selon les données recensées par Citoyenneté et Immigration Canada. Comme sans doute ces deux enfants récemment arrivés à Montréal, chez leur grand-mère. Terrés pendant huit jours dans le sous-sol de leur maison qui a été criblée de balles, cachés dans un village près du Liban, ils ont à ce point été perturbés par l’expérience qu’ils n’ont soufflé mot pendant des mois.

 

Ces deux-là, à côté de milliers d’autres qui se trouvent actuellement dans les camps jordaniens, libanais ou turcs, ont été « chanceux ». Ils font partie du groupe sélect de neuf Syriens ayant trouvé refuge au Canada.

 

Même si l’UNICEF et le Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) ont annoncé le 23 août dernier qu’un million d’enfants avaient fui la Syrie depuis le début de la guerre, que le conflit a fait plus de 100 000 morts et environ 1,8 million de déplacés, le Canada n’a reçu au total que 53 réfugiés syriens depuis 2011, sur les quelque 23 000 admis au pays durant la même période, selon le Conseil canadien pour les réfugiés (CCR).

 

« Mon fils a fait une première demande il y a un an à l’ambassade canadienne en Syrie », raconte Hala, une Syrienne qui vit au Québec depuis environ sept ans avec ses deux autres enfants de 21 et 23 ans. « J’ai fait une autre demande pour le faire venir il y a dix mois. Même refus, sans motifs. » Si le gouvernement s’est engagé à accélérer les demandes de parrainage de regroupement familial en juillet dernier, un changement dans les mesures d’accueil de réfugiés semble avoir joué en défaveur de son fils : l’âge minimal de l’enfant à charge a été réduit de 22 à 19 ans (son fils était trop vieux pour partir) et ni un frère ni une soeur majeurs ne peuvent le parrainer.

 

En attendant, Hala éclate en sanglots au téléphone. Son fils vit à Damas. Les prochains jours seront cruciaux et Hala sait qu’elle les passera à consulter les nouvelles : « J’ai extrêmement peur pour lui. Depuis deux ans c’est comme ça, mais maintenant qu’on parle d’une intervention, je comprends encore moins pourquoi ils ont refusé mon fils et ne lui ont pas permis de vivre en sécurité ici. »

 

Stabiliser la situation

 

« Notre but premier est de stabiliser les gens dans la région, que ce soit dans les camps ou dans les communautés », explique Denise Byrnes, directrice générale d’Oxfam-Québec, qui a visité en mai dernier le camp Zaatari, en Jordanie, une ville de plus de 150 000 habitants sans approvisionnement en eau dans un désert sablonneux où il fait plus de 40 °C en journée. Pour Mme Byrnes, comme pour le HCR ou les gouvernements, la solution à la « crise » est politique, elle n’est pas humanitaire. Les Syriens, idéalement, veulent ou doivent rentrer au pays à l’issue d’un conflit pourtant inextricable.

 

« Mais je ne veux pas rentrer en Syrie ! », supplie Hesham, au téléphone. Il est arrivé à Montréal il y a deux ans. Le 1er juillet dernier, sa demande de réfugié lui a été refusée et il doit rentrer au pays à la fin de son visa de travail. Mais le jeune comptable de confession musulmane, qui a perdu six membres de sa famille durant la guerre, a peur de ce qui l’attend en Syrie. « J’ai peur des djihadistes, j’ai peur du régime, je ne veux pas y retourner », implore-t-il.

 

Pour Janet Dench, directrice du CCR, « il est certain que les gens ne seront pas renvoyés maintenant en Syrie, mais ils sont dans un vide juridique au Canada, ce qui les rend vulnérables ». Cependant, elle déplore qu’il n’y ait actuellement pas eu de suspension officielle des renvois.

 

Aider à distance

 

En effet, le gouvernement canadien dit concentrer ses efforts en Syrie, au Liban, en Jordanie et même en Turquie. C’est du moins ce qu’a réitéré jeudi dernier le ministre des Affaires étrangères, John Baird, en parlant des 90 millions de dollars accordés par le premier ministre Stephen Harper.

 

« Tout le monde s’entend pour dire que les civils ont besoin de protection, mais il faut être lucide, le rapatriement dans leur pays ou l’intégration locale est impossible. Or, l’accueil de réfugiés n’est pas régi par le droit international, c’est donc selon le bon vouloir des pays », estime Kyle Matthews, directeur adjoint de l’Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits de la personne de l’Université Concordia.

 

Trop peu, trop tard

 

Quand l’ancien ministre de l’Immigration Jason Kenney s’est engagé le 8 juillet dernier pour la réinstallation de 1300 réfugiés syriens d’ici la fin 2014, plusieurs se sont montrés sceptiques, rappelant qu’environ un millier de Syriens s’inscrivent au bureau d’HCR seulement au Liban toutes… les cinq heures ! Pour Lysane Blanchette-Lamothe, députée de Pierrefonds-Dollard et porte-parole de l’opposition en matière de Citoyenneté et d’Immigration, « cette annonce aurait pu être faite bien avant ! Et est-ce un objectif sérieux, on ne sait pas, on n’a eu aucun détail là-dessus. » Pour sa part, le chef libéral Justin Trudeau a souhaité vendredi dernier que le gouvernement fournisse davantage d’aide aux déplacés : « Je sais que nous pouvons faire plus pour les réfugiés, en accueillant une partie de ces milliers de personnes déplacées au Canada. »

 

Tout cela survient alors que le HCR vit une crise sans précédent, selon Janet Dench, qui a séjourné à Genève au début de l’été. La guerre en Syrie se pérennise simultanément à l’instabilité en Égypte. Les camps débordent, l’aide se rend difficilement. « La situation devient tout à fait désespérée au Liban », concède au Devoir la journaliste Shannon Gormley, actuellement basée à Beyrouth.

 

Faisal Alazem, fondateur de la Coordination syrienne à Montréal et membre du Conseil syro-canadien, nous mentionne aussi que des connaissances à lui « qui étaient en Jordanie sont même revenues en Syrie tellement les conditions de vie étaient mauvaises, tellement elles se sentaient vulnérables ».

 

Minimisé

 

En dépit du fait que l’ONU ait reconnu en juillet qu’elle faisait face à un afflux de réfugiés « aussi effrayant [que] depuis le génocide rwandais [en 1994] », personne n’a pris conscience de l’ampleur du conflit avant l’attaque présumée à l’arme chimique de la semaine dernière. Pourquoi ? « C’est un pays méconnu, loin de nous et ça a pris énormément de temps avant qu’on aborde en profondeur le conflit dans les médias », selon Mme Byrnes. « On a essayé de stimuler des collectes de fonds pour les réfugiés il y a quelque temps, ça n’a jamais fonctionné », s’attriste Faisal Alazem.

 

Maintenant, le monde entier a les yeux tournés vers la situation des Syriens. Cela va-t-il changer s’il y a une intervention ? « La fin du conflit n’est pas prévisible, il n’y a pas de solution en vue », laisse tomber le professeur à l’UQAM Stephen Winter, qui a dû quitter ses recherches aux archives d’Alep en 2011. « Je ne vois pas le moment où je vais y retourner, peut-être dans dix, quinze ou vingt ans ? »

 

« Si j’y retourne, je vais mourir, c’est certain », nous dit Hesham. « Je suis grand-mère depuis quatre mois, nous annonce Hala. Je n’ai pas pu aller en Syrie quand mon fils s’est marié, il y a quelque temps, mais pouvez-vous imaginer que je ne verrai peut-être jamais mon petit-fils?

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