Dans les coulisses de l'actualité - Il était une fois (une seule) le Tour de France

Dans la chaleur écrasante, c’est finalement l’Espagnol Luis Ocaña qui est arrivé en jaune au Vélodrome de la Cipale du Bois de Vincennes.
Photo: Agence France-Presse Dans la chaleur écrasante, c’est finalement l’Espagnol Luis Ocaña qui est arrivé en jaune au Vélodrome de la Cipale du Bois de Vincennes.

Dans l’univers trépidant des actualités, un jour emporte l’autre, sans grande possibilité de flâner trop longuement autour d’une nouvelle. Et pourtant, il y aurait parfois tellement à dire ! Le Devoir vous propose une incursion dans les coulisses de l’actualité en revisitant certains moments forts relatés par nos photoreporters et journalistes. Voici le dernier de notre série d’été.

 

Au début de l’été 1973, une sérieuse canicule avait choisi de s’inviter sur l’ouest de l’Europe. Certes, des températures frôlant quotidiennement les 100 degrés Fahrenheit - comme on disait de ce côté-ci de l’Atlantique, où le système métrique n’en était qu’à ses balbutiements - n’allaient pas faire sourciller le prestigieux Tour de France cycliste déjà réputé pour la brutalité de ses exigences, mais elles auraient tôt fait de mettre à rude épreuve certains de ses protagonistes, et on ne parle pas nécessairement des coureurs.

 

À tel point, que le Tour n’en était qu’à sa quatrième étape qu’on pouvait lire en page frontispice de La Presse, ce 3 juillet-là, qu’il était « menacé ». « Pourquoi ? écrivait-on. Parce qu’il n’y aura plus de caravane. On nous ramassera tous à la petite cuillère, en commençant par les plus petits. C’est donc vous dire que dans mon cas, la fonte ne saurait guère tarder. »

 

Premier journaliste nord-américain au Tour

 

L’auteur de ce scénario catastrophe agrémenté d’un sourire en coin était Pierre Beaulieu. Aujourd’hui chef de pupitre au Devoir, il faisait à l’époque partie de la légendaire équipe des sports du quotidien de la rue Saint-Jacques. En 1973, le jeune homme - « J’avais 25 ans, j’en paraissais 16 », se souvient-il, et si c’est avec nostalgie, celle-ci se révèle fort bien dissimulée - n’avait eu aucun mal à convaincre ses patrons de le dépêcher à la Grande Boucle : les Championnats du monde de cyclisme sur route auraient lieu à Montréal l’année suivante, et l’occasion était excellente d’amener le lecteur à s’intéresser à la discipline. Ce faisant, il devenait le premier reporter nord-américain à couvrir le Tour, qui était encore une affaire presque exclusivement européenne. Et « le journaliste canadien », comme on l’appelait dans les milieux autorisés, ne se lasse pas de raconter les passages pittoresques de cet épisode marquant de sa vie professionnelle.

 

Couvrir ? Il s’agissait moins d’aligner des résultats et des chronos et des comportements de peloton, ce dont savent se charger avec brio les agences de presse, que de mettre de la couleur. En évoquant, par exemple, la chaleur et l’humidité accablantes, et en expliquant les conditions de travail particulières de l’envoyé spécial. Plus précisément : de l’envoyé spécial qui a demandé à ce qu’on lui réserve une chambre d’hôtel près de la ville d’arrivée de chaque étape, mais dont la requête s’est perdue dans les dédales de la bureaucratie sportive et se retrouve donc chaque jour provisoirement sans abri.

 

Parcours épique

 

Chaque jour, le parcours épique du témoin de l’action. Lever à 7 heures. Douche. Petit déjeuner. Trouver un moyen de se rendre à la ligne de départ, la plupart du temps distante de plusieurs dizaines de kilomètres de l’hôtel. Se faire inviter par des collègues, de L’Équipe, du Figaro ou d’un autre média accommodant, à monter dans leur voiture accréditée pour suivre la course. Pendant le trajet, qui peut durer jusqu’à six heures, frôler la déshydratation alors qu’il fait 40 °C, que la climatisation est inexistante et que l’ouverture des fenêtres ne sert à rien puisqu’on roule à 30 km/h.

 

À l’arrivée, attendre les résultats dans la salle de presse. Ce faisant, dans le cas de Pierre Beaulieu l’itinérant, éplucher le bottin téléphonique de la région dans l’espoir - il n’a pas le choix d’y croire - de trouver une chambre dans un rayon qui ne requiert pas de prendre l’avion pour s’y rendre. Dénicher quelqu’un pour l’y emmener. Arrivé à l’hôtel (pas plus climatisé que la voiture) vers les 20 h, demander à obtenir une communication en P.C.V. avec le Canada. Manger, quelquefois pour la première fois depuis le matin. Taper son texte à la bonne vieille machine à écrire. Attendre la réponse du standard téléphonique. L’obtenir au beau milieu de la nuit (à l’époque, La Presse était publiée en après-midi, ce qui donnait une certaine latitude quant à l’heure de tombée). Dicter son texte à une machine, en prenant soin de prononcer sans faille tous les mots, d’indiquer la moindre virgule et d’épeler les noms propres - il y a, après tout, des Joop Zoetemelk, Albert Van Vlierberghe et Marcel Boishardy dans cette histoire. Aller enfin se coucher. Tout recommencer le lendemain. Pendant trois semaines.

 

Heureusement, notre homme a eu droit, dans sa longue traversée, à une oasis qui a surgi inopinément à l’arrivée de la sixième étape à Divonne-les-Bains, à la frontière suisse. « Deux responsables des Championnats du monde de Montréal étaient là, se rappelle-t-il. Ils logeaient à Genève, où se trouvaient les bureaux de l’Union cycliste internationale. Ils m’ont invité à les accompagner. Je leur ai dit que La Presse n’accepterait probablement pas de me payer un hébergement de luxe, mais ils m’ont répondu qu’ils prenaient tout en charge. Ce soir-là, après une balade en Cadillac noire, j’ai eu droit à un repas somptueux et à une chambre d’hôtel cinq étoiles. J’ai découvert qu’écrire à l’air conditionné après un bain moussant, y a que ça. »

 

Finalement, la fonte annoncée ne s’est pas produite, et en l’absence du quadruple champion en titre Eddy Merckx, l’Espagnol Luis Ocaña est arrivé en jaune au Vélodrome de la Cipale du Bois de Vincennes. Dans quel état de fraîcheur, on ne sait trop, mais sans doute en meilleure condition que notre envoyé qui, son premier et dernier Tour terminé, a rejeté d’emblée la possibilité de passer une semaine supplémentaire à Paris et a pris le premier avion en partance pour Montréal. Quarante ans plus tard, il en parle encore avec une solide dose de fébrilité dans la région.