Le pétrole divise les insulaires

Paysage de l’Anse-aux-Fraises
Photo: Anik Boileau Paysage de l’Anse-aux-Fraises

Il ne se passe pas un jour sans qu’il soit question d’Anticosti dans l’actualité québécoise, et ce, depuis des mois. À cause du pétrole. Pourtant, personne ou presque ne connaît cette île à l’abri du monde et du bruit, au milieu du golfe Saint-Laurent. Une île mythique. Monique Durand s’est rendue à Anticosti et en a rapporté des carnets. Voici le troisième.

 

Quand on prononce le mot « pétrole » à Anticosti, on sent tout de suite le malaise. L’interlocuteur vous dévisage, l’air de se demander : Dans quel camp êtes-vous ? Celui des pour ou celui des contre ? L’île à nulle autre pareille incarne ce qui est peut-être le principal enjeu de notre temps : la tension jamais résolue entre préservation de l’environnement et développement économique. Quintessence de la beauté naturelle, mythe vivant, si l’on ose dire, Anticosti, au sous-sol gorgé d’hydrocarbures, réunit en elle ce qui divise le monde d’aujourd’hui en deux camps aux contours pas toujours nets, faits d’un certain nombre de transfuges qui vont d’un bloc à un autre au gré des circonstances.

Le pétrole est un sujet éminemment polarisant chez les Anticostiens, un peu tabou même. Devant l’opposition farouche de certains, on préfère taire son opinion. « Personne n’est en mesure de dire ce que l’exploitation pétrolière va entraîner au plan géologique. Alors je monte au front », affirme Marc Lafrance, que plusieurs résidants d’Anticosti considèrent comme un « emmerdeur ». « Je pose des questions au conseil municipal, aux ministres, à M. Proulx. [André Proulx est président de Pétrolia.] Je sais que je les hérisse. Mais il faut que quelqu’un le fasse. Même si ça m’isole. »« Je ne suis pas contre le pétrole, ajoute-t-il, mais contre la fracturation. » Car, oui, Anticosti recèle du pétrole de schiste, donc emprisonné dans la roche, et, oui, son extraction se ferait au moyen de forages horizontaux avec fracturation, c’est-à-dire en fissurant la roche par des jets massifs d’eau mêlée à des produits chimiques, une méthode jugée risquée par nombre de scientifiques et d’écologistes.

En cette ère de déprime où le nombre d’Anticostiens diminue et où l’île voit flancher ses deux poumons économiques, le tourisme et la foresterie, le potentiel pétrolier de son sous-sol prend évidemment un relief particulier. On finit par comprendre que les Marc Lafrance sont très minoritaires et que la plupart des insulaires applaudissent discrètement à tout projet qui donnerait un nouvel élan à leur île, fût-ce l’exploitation du pétrole. Ils s’y résigneraient « à condition que ce soit fait proprement », disent-ils en choeur.

En 2011, le conseil municipal s’était prononcé en faveur de l’exploration pétrolière. « Il faut au moins pouvoir connaître le potentiel réel de l’île en pétrole,dit le maire Jean-François Boudreault, et les impacts que son exploitation provoquerait. »« On fait partie de la Côte-Nord, une région de ressources naturelles,continue-t-il, et le pétrole est une ressource naturelle. »

« Tout le monde rêve d’être assis sur un banc de pétrole ! », lance Sébastien De Nobile, animateur à la radio communautaire de Port-Menier. « Si les pétrolières parvenaient à exploiter le sous-sol d’Anticosti, elles seraient de toute façon très étroitement surveillées par le ministère de l’Environnement et les Verts. »« Au moins, l’exploitation sur la terre ferme, c’est mieux que dans la mer, estime Guy Côté, historien de formation, spécialiste de l’île et employé de Parcs Canada. Arrêtons de capoter ! » « On ne peut pas dire non à tout », renchérit Danièle Morin, technicienne de la faune, l’une des plus ferventes défenderesses des beautés naturelles de l’île, qu’on ne peut certainement pas accuser d’être à la solde du lobby du pétrole ! « On ne veut rien changer, mais tout autour de nous change », poursuit-elle.

La tragédie de Lac-Mégantic qui incarne l’épineuse question du transport des hydrocarbures, que ce soit par rail, par camions, par pipeline ou par bateaux, a-t-elle modifié le regard des Anticostiens ? « Ma pensée, sur le fond, n’a pas changé », dit Guy Côté. « Qu’on le veuille ou non, estime Stefan Tremblay, on a encore besoin de pétrole. Je possède un véhicule, ma maison est chauffée au mazout et Anticosti est alimentée en électricité par un énorme moteur diesel. » Comme la plupart des Anticostiens, Guy Côté et Stefan Tremblay continuent de faire partie des « Oui, mais… ». OUI à l’exploitation pétrolière, MAIS si elle est faite correctement.

Presque chaque jour, le dispensaire de Port-Menier accueille des hommes et des femmes qu’angoisse toute cette histoire de pétrole. « Cette incertitude à propos de l’avenir crée de l’anxiété et même de la détresse psychologique ici », explique l’infirmier Roger Chenel. « Si les pétrolières passent à la phase exploitation, le visage de l’île va changer, c’est certain », enchaîne-t-il. Puis il lâche, comme un cri du coeur : « Les pétrolières, vous savez, c’est plus fort que les gouvernements ! »

Junex et Pétrolia

Pétrolia et Junex, les deux compagnies qui explorent fiévreusement le ventre d’Anticosti depuis des années, exercent ici une présence très discrète. À ce jour, elles n’ont pignon sur rue nulle part à Port-Menier. « Elles ne veulent pas trop faire parler d’elles », prétend Roger Chenel.

Pétrolia vient d’embaucher Denis Duteau, qui fut maire d’Anticosti de 2005 jusqu’en janvier dernier, comme « responsable des relations avec le milieu ». « Je suis chargé,explique-t-il, de créer des liens de confiance entre la population et la compagnie. » Il ne s’est écoulé que cinq mois entre sa démission comme maire et sa nomination au sein de Pétrolia. « Je sais que ça ne paraît pas bien », avoue-t-il. « Mais je préférais que ce soit une personne de l’île qui occupe le poste plutôt qu’une de l’extérieur. On a jugé que j’avais les qualités requises comme ancien élu et biologiste de formation. » On raconte que l’homme se sent un peu coupable d’occuper cet emploi. « Il avait besoin d’un travail,dit Guy Côté, les emplois sont rares sur Anticosti. Il a une famille à faire vivre. Je ne le connais pas comme une personne malhonnête. »

« Quatre-vingt-dix-huit pour cent des gens sont comme moi, dans l’ignorance de ce qu’il faut penser d’une éventuelle exploitation du pétrole sur l’île », estime Gilles Dumaresq, directeur de la SEPAQ Anticosti. Bon ou mauvais ? Sécuritaire ou pas ? Qui croire ? Les pétrolières qui jurent sur la tête de leur mère que la fracturation peut s’effectuer correctement, sans défigurer l’île ni polluer sa nappe phréatique ? Les scientifiques, comme Marc Durand (aucun lien avec l’auteure de ces lignes), qui affirment que l’exploitation du pétrole nuirait radicalement à l’écologie d’Anticosti ? À qui faire confiance pour se faire une idée juste ?

En fait, la plupart des insulairesne sont pas à l’abri de la pensée magique : l’épisode pétrolier n’est qu’un feu de paille qui s’éteindra de lui-même comme tant de projets avant lui. « Plutôt que Pétrolia, moi je dis Utopia ! », s’exclame Guy Côté. Il ne croit pas que Pétrolia et Junex verront aboutir leur projet d’exploitation, trop coûteux et trop complexe. « L’idéal, c’est qu’ils cherchent encore longtemps », lance Danièle Morin, avec un certain sourire. « Pendant qu’ils cherchent, ça nous amène quelques explorateurs et un peu d’économie. »

Et pourquoi le gouvernement du Québec semble-t-il moins frileux devant l’exploration pétrolière à Anticosti qu’à Gaspé ? Serait-ce parce que l’île n’abrite qu’une poignée d’humains isolés, dépendants de tout et sans voix ? « Pour le gouvernement et les pétrolières, y a personne à Anticosti ! », peste Marc Lafrance, résidant farouchement opposé au projet d’extraction du pétrole sur l’île. « On a plus de nouvelles des pétrolières que du gouvernement ! », proteste Sébastien De Nobile, animateur à la radio communautaire de Port-Menier. « Nous, on subit », résume le maire Jean-François Boudreault. « On est pas mal les derniers à apprendre ce qui nous concerne. »

Anticosti et pétrole, une antinomie ? Un non-sens ? En tout cas, presque tout le monde sur l’île est d’accord sur au moins un point : si on va de l’avant avec l’exploitation du pétrole, Anticosti perdra de sa magie, peut-être même son statut de mythe dans nos imaginaires. Mais renversons l’équation : si c’était précisément son statut de mythe qui sauvait la « perle du Saint-Laurent » des pétrolières ? C’est ce qu’espère l’infirmier Roger Chenel. « La perception féerique que l’on a d’Anticosti va peut-être freiner le développement du pétrole. » Il le dit en croisant les doigts.

 

Collaboratrice

10 commentaires
  • François Desjardins - Inscrit 15 août 2013 07 h 35

    « Plutôt que Pétrolia, moi je dis Utopia ! »

    [...] « On a plus de nouvelles des pétrolières que du gouvernement ! », proteste Sébastien De Nobile [...]

    Côté gouvernement je suis pas mal certain qu'il y aurait davantage à faire pour s'occuper de l'île. Utopia! Là comme pour ailleurs, il faut des gens, des ressources pour réfléchir, rêver, et passer au chantier.

    Utopia! Anticosti: paradis de l'énergie solaire et des autos électriques!

    Ou sinon, peut-être faudrait-il faire un juste calcul de ce qu'il faudrait sacrifier pour plus de prospérité grâce au pétrole... mais ce serait travailler sur une ressource qui est en recul...

  • France Marcotte - Inscrite 15 août 2013 08 h 56

    Sans chichis

    «...si c’était précisément son statut de mythe qui sauvait la « perle du Saint-Laurent » des pétrolières ? C’est ce qu’espère l’infirmier Roger Chenel. « La perception féerique que l’on a d’Anticosti va peut-être freiner le développement du pétrole. »

    Ces articles de Monique Durand contribuent à faire vivre ce mythe.
    Il nous faut connaître cette île pour la préserver.
    Et y aller.
    Serait-il impensable de développer en toute simplicité des lieux d'hébergement (d'abord chez l'habitant comme on dit, par exemple), de nous accueillir, Québécois continentaux, sans chichis ni réservations, quand l'idée nous prend d'y aller...dès cet automne, pourquoi pas?

  • Jacques Patenaude - Abonné 15 août 2013 09 h 19

    Comment croire les pétrolières?

    Je comprend l'ambivalence que vous décrivez à propos de l'exploitaton du pétrole à Anticosti. Mais comment peut-on croire les pétrolières quand on voit ce qui se passe ailleurs avec le gaz ou le pétrole de schiste? S'il y avait un moyen de l'extraire proprement je serais le premier à être d'accord avec son extraction mais voilà rien n'est moins sûr. Pétrolia et junex sont des mini pétrolières sans grandes expérience. Peuvent-elles nous démontrer qu'elles peuvent faire mieux que les autres? à elles de nous le prouver. Surtout que le gouvernement a accordé en catimini des permis d'exploration sur l'île ça ne peut qu'augmenter la suspicion.

    Moi exploiter à court terme une ressource non renouvellable en sacagant un joyau qui peut être une source de richesse permanante je n'en vois pas l'avantage. Mais si on ne va pas de l'avant avec le pétrole il faudrait au moins qu'on se décide à faire quelque chose avec cette merveille mal exploitée.

  • Denis Stergiotis - Inscrit 15 août 2013 09 h 34

    Anticosti Notre Paradis

    Si ces entreprises pourraient aller au paradis, ils iraient la pour le pétrole !
    Ils transformerait alors de paradis en :

    https://www.google.ca/search?q=images+of+tar+sands&ie=UTF-8&oe=UTF-8&hl=en&client=safari#biv=i%7C1%3Bd%7Ch2l34utpM4gpaM%3A

  • Marc Durand - Abonné 15 août 2013 10 h 43

    Pétrole propre à Anticosti ?

    Du pétrole exploité de façon écologique, voilà le grand mythe; c'est une impossibilité technologique. Le pétrole de roche-mère ne peut être extrait qu'avec un rendement de 1 à 2%. Les impacts par contre seront pour 100% de l'île. C'est un sujet complexe certes mais j'ai fait un gros travail d'analyse et les documents sur la page ci-dessous explique cela de façon scientifique:

    https://www.facebook.com/pages/Anticosti_pétrole_de_roche_mère/255645407896323
    Marc Durand, Doct-ing en géologie appliquée https://www.facebook.com/gazdeschiste2