Anticosti, en marge du monde (2) - Creux de vague

La rue du Cap-Blanc, à Port-Menier
Photo: Monique Durand La rue du Cap-Blanc, à Port-Menier

Il ne se passe pas un jour sans qu’il soit question d’Anticosti dans l’actualité québécoise, et ce, depuis des mois. À cause du pétrole. Pourtant, personne ou presque ne connaît cette île à l’abri du monde et du bruit, au milieu du golfe Saint-Laurent. Une île mythique. Monique Durand s’est rendue à Anticosti et en a rapporté des carnets. Voici le second.

Anticosti — Samedi soir 25 mai 2013, 20 heures. Ils arrivent les uns après les autres sous une pluie battante. Le Tout-Port-Menier s’est donné rendez-vous pour des retrouvailles du printemps. « On a si peu d’activités, avait dit la caissière de l’épicerie dans l’après-midi, on s’est pas vus de l’hiver ! » Un groupe de six musiciens de Havre-Saint-Pierre a réussi à se poser à l’aéroport. Un vent de fou s’est levé. Dans la salle des Chevaliers de Colomb, les Anticostiens se déchaînent sur la piste de danse, tandis que la mer se déchaîne sur les rivages de l’île. Ça fait du bien de se retrouver.

 

La salle des Chevaliers de Colomb, c’est tout ce qui reste aux Anticostiens pour se réunir depuis que l’Auberge de la SEPAQ, qui était le coeur battant de Port-Menier, a brûlé en novembre 2011. D’autant que le feu a aussi détruit la salle de curling, leur lieu de ralliement. Deux grands symboles de la vie anticostienne partis en fumée. « C’est triste, Port-Menier, maintenant », dit Stefan Tremblay, fin de la trentaine, maire suppléant de l’endroit. « Plus de restaurant, plus de bar, plus rien. » Il ne sait pas s’il va rester. « Bon, je suis ici depuis 2004 et je ne suis pas reparti encore ! Mais heureusement, je n’ai pas d’enfants », ajoute-t-il, l’air de dire que règne à Port-Menier une ambiance trop morose pour y élever une famille. D’ailleurs, il ne reste plus que 13 élèves à l’école de l’endroit, du primaire jusqu’à la deuxième année du secondaire. La garderie vient de fermer ses portes. La population diminue sans cesse.

 

Ce qui a d’abord fait mal à l’économie et à la vitalité de Port-Menier, c’est la défection des Américains. Ils formaient le tiers du bataillon de chasseurs qui fréquentaient l’île et y achetaient essence et produits de toutes sortes. Ils n’y viennent presque plus, depuis la crise économique qui les touche. Mais ce qui a donné un coup terrible à Port-Menier, c’est l’effondrement de l’industrie forestière qui constituait son poumon. L’entreprise Produits forestiers Anticosti a mis fin à ses activités cette année, ce qui représente une centaine d’emplois perdus sur l’île, autant dire une catastrophe.

 

Une île coupée en deux

 

Restent les visiteurs qui ne viennent ni pour la chasse ni pour la pêche, mais pour découvrir l’île-perle en toute liberté, sans l’intermédiaire de la SEPAQ (Société des établissements de plein air du Québec), le plus gros pourvoyeur d’Anticosti. Ils sont chaque été quelques centaines. « Y a pas d’attraits à leur proposer à Port-Menier », regrette Stefan Tremblay. Pour les accueillir au village, deux gîtes et un hôtel d’une dizaine de chambres. Pas de camping.

 

C’est toute la question de l’étrange statut dont est dotée Anticosti qui est ici posée. Depuis sa municipalisation au début des années 1980, une petite partie de l’île, dont le village de Port-Menier, relève du conseil municipal, tandis que la plus grande partie du reste de l’île est gérée par la puissante Société des établissements de plein-air du Québec. La SEPAQ Anticosti organise, pour une clientèle généralement nantie, des forfaits de chasse et de pêche et des séjours touristiques auprès des trésors anticostiens comme les chutes Vauréal, la grotte à la Patate ou la rivière Chicotte, qui sont situés loin de Port-Menier.

 

Anticosti est une île coupée en deux. D’un côté, il y a le village de Port-Menier et sa poignée de résidants permanents qui se débrouillent tant bien que mal - certains occupent des emplois saisonniers pour la SEPAQ - et ont plutôt le moral à plat. Et de l’autre, des milliers de chasseurs et pêcheurs qui piaffent d’impatience de se retrouver sur leur terrain de jeux et ne mettent les pieds à Port-Menier que pour faire le plein d’essence et de provisions. Un p’tit tour au village et puis s’en vont ! « Faudrait qu’ils aient envie d’y rester, au lieu de déguerpir vers leur chalet de chasse loué à la SEPAQ ou vers les chutes Vauréal à 160 kilomètres d’ici ! », lance Stefan Tremblay. Statut étrange et un peu schizoïde de cette île unique à tous égards, où se côtoient deux systèmes, deux cultures, deux temps.

 

Quelques mots encore sur la municipalisation d’Anticosti, qui n’a élu son premier conseil municipal qu’en 1984. Ce fut un tournant historique pour l’île qui prenait en main la maîtrise de son destin. Les insulaires votaient pour élire leurs représentants municipaux et se voyaient enfin accorder la propriété de leurs maisons, qui, jusque-là, avaient appartenu successivement à Henri Menier, à la Consolidated Bathurst et à Québec.

 

Croire en l’avenir du tourisme

 

N’empêche, aujourd’hui encore, la municipalité a du mal à trouver sa place à côté de l’omniprésente et aisée SEPAQ Anticosti. Une image incarne bien le problème : l’Hôtel de Ville occupe, en qualité de locataire, le second étage de l’édifice de la SEPAQ à Port-Menier. La municipalité peine à inventer des projets qui lui donneraient souffle et erre d’aller et n’a que des plans de petite taille dans ses cartons : construire des chalets, aménager des sentiers de vélo et acheter des pédalos pour attirer et retenir les touristes. Anticosti n’est pourtant pas une municipalité pauvre, la SEPAQ lui versant des taxes substantielles. « Faut qu’on se batte pour que notre municipalité soit reconnue, lance Danièle Morin, mais il faut dire qu’elle est encore jeune ! »

 

« Je ne rêve plus en couleurs, mais en noir et blanc », fait cette femme qui s’acharne à faire connaître les beautés de son île. Chargée par la municipalité de l’entretien et de la location de chalets à la Pointe-de-l’Ouest, elle doit faire chez elle la lessive des touristes et y transporter elle-même les bonbonnes de propane, car il n’y a pas d’électricité en cet endroit retiré. Rien n’est facile pour les Anticostiens. N’empêche. Danièle Morin croit en l’avenir du tourisme sur l’île. « C’est notre fierté ! C’est stimulant d’avoir de la visite ! » Taux d’occupation des deux chalets dont elle s’occupe : 10 %.

 

Mais le découragement, Danièle Morin ne connaît pas. Elle et son compagnon sont tombés éperdument amoureux d’Anticosti. Ils y sont depuis 25 ans, y ont élevé deux enfants, font partie des TLM de l’île. TLM ? « Toujours les mêmes », fait-elle en souriant. Ils ne comptent plus les conseils d’administration dont ils font partie, en plus d’être pompiers volontaires et premiers répondants. Dans leur maison de la rue du Cap-Blanc, écrivains, cinéastes, chercheurs, voyageurs de tous horizons finissent toujours par aboutir, autour d’un café bien tassé, au milieu des livres et des disques. « Ce n’est peut-être qu’une mauvaise passe », veut croire Danièle Morin. « Combien de fois l’île s’est-elle relevée d’une mort annoncée ? »

 

Rêver en noir

 

Le maire d’Anticosti, Jean-François Boudreault, lui, rêve plutôt en noir seulement. « On est rendus à terre ou presque », dit-il. Il est d’avis que le nombre d’habitants a atteint un seuil critique. C’est l’avenir de Port-Menier qui se joue. Un scénario à la Schefferville - où la ville a fermé en 1982, faute d’activités économiques - est-il possible à Port-Menier ? Silence de celui qui dirige les destinées du village depuis janvier dernier. Mais on devine que Jean-François Boudreault ne veut pas être le maire qui va éteindre les lumières du seul village de l’île.

 

Dans un tel contexte, le pétrole, même de schiste, représente bien sûr « une espèce d’espoir », dit le maire. Opinion partagée par une majorité d’insulaires. Comment pourrait-il en être autrement ? Mais nous reviendrons sur le sujet dans le prochain carnet.

 

Danièle Morin m’entraîne dans son jardin derrière la maison. Elle a planté soixante arbres en arrivant sur l’île voilà un quart de siècle, qu’elle a soigneusement entourés d’une clôture pour les soustraire à la voracité des chevreuils. Le soleil, timidement, reparaît sur Anticosti. Un grand héron passe avec le vent.

 

Chaque fois que reparaît ici le soleil, c’est comme si on avait échappé à quelque chose. On pense à ces centaines de naufragés qui, dans l’espoir d’un impossible sauvetage, ont attendu les rayons d’or qui allaient les sauver de la violence des lames ou des hivers effroyables à manger le cuir de leurs semelles et, parfois, les cadavres de leurs compagnons. Car Anticosti est la perle, mais aussi le cimetière du Saint-Laurent. C’est tout cela qui remonte du fond de la mémoire et des âges quand reparaît le soleil sur Anticosti.

 

Quand disparaît la brume et que revient la lumière, on exulte.
 

 

Collaboratrice

À voir en vidéo