Un lieu, un nom - Le rang Tourlognon, toponymie potagère et poétique

Des bâtiments abandonnés le long du rang rappellent le sort ingrat des petits agriculteurs.
Photo: Solange Tremblay Des bâtiments abandonnés le long du rang rappellent le sort ingrat des petits agriculteurs.

On passe devant, on roule dessus, on s’y rend tous les jours : ces places, ces rues, ces villages ont des noms parfois charmants qui cachent une histoire souvent insoupçonnée. Tout l’été, nous partons à la découverte non pas des lieux, mais de leur toponymie.

La montueuse région de Charlevoix recèle des beautés bien au-delà des abords du fleuve. L’arrière-pays, mieux préservé que la côte, nous transporte en balade du temps jadis, entre croix de chemin, moulins à scie et maisons ancestrales.

 

La toponymie, de son côté, ouvre une porte sur sa petite histoire riche en légendes. En direction des Éboulements, Baie-Saint-Paul englobe, à l’embouchure de la rivière du Gouffre, le quartier Cap-aux-Corbeaux. Ce nom, refuge des démons, dit-on, fait écho aux cris des corbeaux affamés attendant les marins naufragés. Mais voici qu’on y croise la montée Tourlognon.

 

Pour tout dire, cette montée récente tire son nom du rang qui la surplombe : celui de Sainte-Catherine. Il est surnommé vulgairement Tourlognon, recensé dans les registres comme tel dès 1798. Les habitants, qui y cultivaient l’oignon pimpant et savoureux, affirmaient que le bulbe tournait bien. Le mot est resté.

 

Le rang Sainte-Catherine s’étire jusqu’aux Éboulements, mais ne serait Tourlognon que sur une partie de son parcours. Il traverse la forêt, atteint de grosses fermes prospères qui s’étirent au soleil, mais des bâtiments abandonnés rappellent le sort ingrat des petits agriculteurs. Des champs magnifiques subsistent, avec ou sans oignons. Roulons-nous toujours sur ce surnom ? Chacun donne des avis contraires en la matière. Et la tête nous tourne comme bulbe ou tige d’oignon. Qu’importe !

 

Aujourd’hui, dans le rang Sainte-Catherine, une pension canine affiche fièrement sur son enseigne le nom de Tourlognon. Même à Saint-Tite-des-Caps, le vocable a migré à la tête d’un gîte. Un mot qui plaît fleurit, s’exporte.

 

Étonnante toponymie potagère qui inspirait déjà les beaux esprits au XIXe siècle. Entre 1863 et 1882, au presbytère de Baie-Saint-Paul, le curé érudit, l’abbé Charles Trudelle, avait fondé un cercle de prêtres-poètes : le Congrès de la Baie-Saint-Paul. Ça se déroulait au cours de la dévotion des Quarante-Heures, moment de l’année liturgique où les confessions, offices, sermons, oraisons se multipliaient, à grand renfort d’ecclésiastiques venus d’un peu partout. Ces marathons religieux se terminaient autour d’une tablée garnie et arrosée, d’où une atmosphère propice à taquiner les muses.

 

Les rimailleurs à soutane se dissimulaient sous les pseudonymes de Moravief, Telmar, Mauvaise mine, Charlemagne, etc. L’abbé Joseph Sirois -Duplessis, curé de Saint-Tite-des-Caps, charmé par le surnom dudit rang, avait adopté le nom de plume Tourlognon. À l’heure de devenir président d’un Congrès bientôt dissous, il lança ces vers que Baudelaire eût reniés : « Tourlognon du Corbeau monte à la présidence/C’est le dernier Congrès la dernière séance/Petit roi de la Miche, il arrive au pouvoir/Quand le Congrès chancelle et penche vers le soir. »* Excusez-là !

 

Le Centre d’archives de Charlevoix conserve un rare exemplaire de la brochure de ce Congrès, publiée en 1882, poèmes à l’appui,

 

Montée récente

 

Le rang se cramponnait donc à son surnom depuis le XVIIIe siècle, mais la montée Tourlognon, elle, n’existe que depuis 1991. « Avant, c’était le bois ici », m’assure Jocelyn Tremblay. L’homme, un musicien country, a mis sur pied Les sabots du Nord, un centre équestre où il élève de magnifiques chevaux canadiens, race chevaline nationale, longtemps quasi éteinte, qui renaît à peine de ses cendres. Surnommé le cheval de fer pour sa force, sa carrure, ses grosses pattes, il en aura déssouché des arbres et attelé des charrues, ce canadien-là.

 

Jocelyn a acheté la terre il y a 30 ans, avant d’y bâtir maison et écurie. Aujourd’hui, le ranch est superbe. Il garde aussi un gros percheron sauvé de l’abattoir, tient pension chevaline pour les cavaliers des alentours. Durant le temps des Fêtes, Jocelyn organise des randonnées en forêt sous les étoiles dans des carrioles d’époque. Il possède une salle de réception, chante et fait danser. « Je donne avant tout des cours de relations chevalines », dit-il. Rien de tel que de connaître les rudiments des codes équins pour éviter bien des malentendus et ruades. « Il faut penser cheval », assure notre homme. Les siens ne sont pas ferrés. « Je les veux libres. »

 

Au 10 de la montée Tourlognon, on admire sa vingtaine de pensionnaires à sabots, des hongres, mais dans son corral, l’étalon Koko, dont il est le seul maître, sert également pour des saillies. À la rencontre d’un nom, aux confins de Baie-Saint-Paul, on a trouvé aussi un ranch, un cavalier chanteur, en se félicitant que la toponymie abrite aussi la vie.

 

 

* Jean-Paul Médéric Tremblay, « Baie-Saint-Paul et poésie », Revue d’histoire de Charlevoix, 2 avril 1986.

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