Anticosti, en marge du monde (1) - Débarquer sur un mythe

Anticosti a beau être la plus grande île du Québec, plus vaste que la Corse, « la perle du Saint-Laurent » demeure la fille inconnue de la terre Québec. Ci-dessus : l’emplacement de l’ancien village de Baie-Sainte-Claire.
Photo: Anik Boileau Anticosti a beau être la plus grande île du Québec, plus vaste que la Corse, « la perle du Saint-Laurent » demeure la fille inconnue de la terre Québec. Ci-dessus : l’emplacement de l’ancien village de Baie-Sainte-Claire.

Pas un jour sans qu’il soit question d’Anticosti dans l’actualité québécoise, et cela, depuis des mois. À cause du pétrole. Pourtant, personne ou presque ne connaît cette île à l’abri du monde et du bruit, au milieu du golfe Saint-Laurent. Une île mythique. Monique Durand s’est rendue à Anticosti et en a rapporté des carnets dont voici le premier.

Anticosti — On en rêve comme de l’inaccessible étoile. On espère s’y poser un jour. Un jour, on touchera l’île perdue, le paradis surgi des eaux, un jour, on débarquera sur le mythe, on ira à Anticosti. Combien sommes-nous à nous être dit ces choses ? Pourtant, l’île d’Anticosti reste et restera, pour la plupart d’entre nous, la terre mystérieuse au nom si évocateur, Anticosti, juste le mot est un voyage, ses quatre syllabes, déjà une aventure.

 

Et puis, un matin de mai, on a cette chance. On part pour l’île. Du moins on sait que « ça passe… pour le moment ». Il n’y a pas de station météo à Anticosti. Le pilote, depuis Sept-Îles ou Havre-Saint-Pierre, téléphone à « Monsieur Louis », le vieux loup des airs sur l’île. Lui sait. Quand Louis dit : « Ça passe », alors vous avez de bonnes chances de pouvoir vous poser là-bas. Le pilote atterrira si le plafond dépasse au moins de quelques mètres la tête des épinettes. Rassurant, non ?

 

Air Liaison annonce le départ. Deux hommes campent à l’aéroport de Sept-Îles depuis deux jours, dans l’attente que « ça passe ». Le petit six passagers Navajo décolle enfin, franchit le golfe au-dessus des nuages. Trois passagers à bord sont des Anticostiens qui reviennent, un peu frustrés, d’un forum sur le tourisme qui avait lieu à Sept-Îles. « Youhou… Anticosti, on existe aussi ! » C’est dit par l’un des trois sur un ton badin, mais il n’empêche. Anticosti se sent depuis toujours l’oubliée parmi les oubliés. Oubliée des gouvernements, des organismes, des touristes, de nous tous. « Certains croient encore que personne ne vit sur Anticosti, me dit Roger Chenel, infirmier à Port-Menier. Ils pensent que l’île, c’est seulement des chevreuils ! »

 

C’est vrai qu’avant 1825, Anticosti fut terre-neuvienne pendant quelques décennies. Mais encore aujourd’hui, elle échappe, on dirait, à la réalité québécoise, même si elle est profondément ancrée dans l’imaginaire. Elle n’est ni la Gaspésie ni la Côte-Nord. Elle est entre les deux. Avec un climat qui lui est propre, usine à tempêtes et à neige, chaudière de vent et de brume, 70 jours de purée de pois annuellement en moyenne à l’est de l’île. Elle était exclue du Plan Nord de Jean Charest, comme elle l’est aujourd’hui du Nord pour tous de Pauline Marois. « Nous n’avons pas d’accent qui nous distingue, comme les Cayens de Havre-Saint-Pierre ou celui des Gaspésiens, pas non plus de look particulier », affirme Stefan Tremblay qui travaille à l’aéroport d’Anticosti.

 

Elle a beau être la plus grande île du Québec, plus vaste que la Corse, « la perle du Saint-Laurent », inimaginable paradis de beautés sauvages, quelque chose d’inentamé comme il en reste peu dans le monde, Anticosti demeure la fille inconnue de la terre Québec. Elle a beau avoir une histoire plus que singulière, seul son nom, un peu magique, nous dit quelque chose. Elle fut d’abord fréquentée par les Autochtones, puis investie par des Terre-Neuviens, des Gaspésiens, des Acadiens, qui s’y installèrent et fondèrent Fox Bay, Baie-Sainte-Claire, Anse-aux-Fraises. Jusqu’à ce qu’un chocolatier de France, enjôlé par l’île-paradis, en acquière la propriété à la fin de 1895 et en fasse sa chose, sa petite République, qui eut même, un temps, sa monnaie. Henri Menier et son chargé de pouvoir, Georges Martin-Zédé, y régnèrent en rois et maîtres pendant trois décennies, y installant une sorte de régime féodal.

 

Le chocolatier légua à la postérité un village appelé Port-Menier, aujourd’hui l’unique communauté de l’île. À l’époque, Port-Menier devint une sorte d’avant-garde de modernité, avec un port d’importance, une usine de papier, une forge, la mise en conserve du homard, le téléphone et même une automobile, l’une des premières à avoir circulé au Québec !

 

Le legs d’Henri Menier

 

Le Navajo amorce une interminable descente dans les nuages, on aperçoit pendant deux secondes l’île au trésor, on vole au-dessus du nid de chevreuils. L’aéronef cherche la piste, fouille, perçant les strates de brume et de poisse, ça n’en finit plus, on se prend à implorer on ne sait trop qui, on ne sait trop quoi, plus personne ne parle dans le mini-habitacle, on serre quelque chose, sac à main, sac à dos ou peut-être une main amie. Ça y est, on touche terre, on est bien sur le plancher des cerfs de Virginie, des renards argentés et de quelques humains, souvent désargentés. Ces pilotes-là sont des as. On les embrasserait.

 

Et voilà qu’on débarque et qu’on marche sur le mythe… et sous la pluie. Le souvenir et l’oeuvre d’Henri Menier sont inscrits partout dans le paysage. Vestiges de son château, entretenus comme des reliques, un canal d’eau qui traverse le village et des cervidés un peu effrontés qui viennent manger à votre porte. Car c’est lui qui les introduisit sur l’île, ne sachant qu’il en modifierait à jamais la morphologie. Sans prédateurs, les cerfs se sont multipliés sans frein et l’ont grignotée au sens littéral. Depuis des années, on s’échine à reboiser Anticosti.

 

À celui de Menier succédèrent d’autres règnes, sans partage aussi. Celui de la Consolidated Paper, puis du ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche, quand le gouvernement québécois acheta l’île en 1974. Anticosti est toujours passée d’un sauveur à un autre, pour ainsi dire. Depuis 1982, année où elle acquit le statut de municipalité, la pointe ouest de l’île relève du conseil municipal tandis que la majeure partie du reste de l’île relève de la puissante Société des établissements de plein air du Québec, la SEPAQ.

 

Chercheurs d’infini

 

Si, en son âge d’or, l’île d’Anticosti compta jusqu’à 450 résidants permanents, auxquels s’ajoutaient 1500 bûcherons venus de partout, été comme hiver, n’y restent plus aujourd’hui qu’entre 150 et 220 habitants, le chiffre varie selon celui ou celle à qui l’on s’adresse. La moitié des résidants sont originaires de l’île, l’autre moitié, de l’extérieur.

 

Depuis toujours, le caillou perdu attire les marginaux de tous poils, venus se guérir, se refaire une virginité, se nettoyer le corps et l’esprit dans cette contrée de recommencement du monde. Il attire les chercheurs d’infini, ceux et celles qui croient, comme les moines et les ermites, que l’isolement rapproche des dieux et qu’une autre vie est possible. Éric Perreault a quitté Laval il y a quelques années, aspirant à une autre existence que celle de son père, passée chez Purolator. Il s’est inventé sur l’île un travail de fermier et un quotidien d’anti-consommateur. Sébastien De Nobile a quitté Trois-Rivières pour revenir sur l’île où il a vu le jour. Il anime la radio communautaire de Port-Menier. « Je suis un solitaire, un rêveur », dit-il simplement. Peter Shulke, né dans l’ex-Allemagne de l’Est, dirige l’Hôtel de l’Île l’été, et navigue dans les Bahamas l’hiver.

 

Anticosti aimante aussi, bien sûr, les passionnés, les fous, les dingues de la nature. Comme Roger Chenel, infirmier au dispensaire depuis des années, qui s’y est installé pour deux raisons : « La médecine de brousse qu’on pratique ici. Et la nature vierge. » « Il y a un côté lumière et un côté ombre à cette île », poursuit-il. « Il y a des gens que cet isolement extrême comble de joie de vivre, d’autres que le même isolement rend dépressifs. Parce qu’il n’y a rien ici pour s’étourdir de soi. Seulement la nature brute et grandiose. »

 

Danièle Morin, incontournable personnage et encyclopédie de l’île, qui a les yeux comme la mer, un corps de kayakiste émérite, travaille chaque jour à mettre en valeur les splendeurs d’Anticosti. Originaire de Québec, technicienne de la faune, elle y vit depuis 25 ans. « On peut voir tout et son contraire en ce pays. La liberté et la prison. Ça fluctue selon les jours, les périodes de la vie. Pour moi, la liberté continue de l’emporter sur la prison. »

 

C’est ça vivre à Anticosti. Furieuse liberté dans l’air sauvage. Et dépendance de tout, et d’abord du ciel et de la mer. Une île sans demi-mesure. Justement, en ce jour de mai, dehors on ne voit ni ciel ni terre. Les vagues font deux mètres, le bateau qui dessert l’île sera en retard de 18 heures. Tous les vols sont annulés. Anticosti est coupée du monde. Haussement d’épaules généralisé, c’est la vie ! Ça soude comme rien au monde ne soude. Comme une solidarité de la résistance. Qu’on vive encore sur l’île ou non. Un pour tous, tous pour un. Anticostien pour toujours.

 

 

Collaboration spéciale

7 commentaires
  • François Desjardins - Inscrit 13 août 2013 07 h 02

    Si bien écrit! Merci!

    Splendide cet article! Fond et forme! Merci! Je le conserve précieusement, pour le relire!

  • Jean-Robert Primeau - Inscrit 13 août 2013 07 h 24

    Merci !

    Quel article magnifique ! Un gros merci Mme Durand. J'attends impatiemment la suite !

  • Claude Paradis - Inscrit 13 août 2013 09 h 20

    Découverte

    Oui,une belle découverte que cette article,
    j'ai hate de lire la suite.....

  • Jacquelin Bergeron - Inscrit 13 août 2013 10 h 01

    Histoire de chasse

    Je conserve un amour inconditionnel pour ce paradis.
    La beauté de son calme. Baie saint claire en particulier ou j'ai journée à mon premier voyage.
    Vous parlez de la température qui rytme les arrivées et les sorties de l'île. Un jour je fus requisisonner pour un accouchement, parce que on ne pouvait pas venir chercher la patiente et la transférer à Havre-Saint-Pierre en raison des mauvaise conditions climatiques. Ça ne passait pas.
    Probablement le dernièr né de lîle.

  • Léonce Naud - Abonné 13 août 2013 10 h 41

    Anticosti: bien près de devenir fédérale en 1974

    En 1974, l'île d'Anticosti fut expropriée sous le gouvernement Bourassa quelques heures seulement avant que la compagnie Consolidated Bathurst ne la vende au ministre fédéral Jean Chrétien qui voulait en faire un parc fédéral. Le Québec avait été informé de l'affaire grâce à un article publié dans le journal Le Droit.

    À l'époque, le gouvernement du Canada voulait mettre la main sur les trois points d'appui géographiques qui commandent l'ouverture maritime du Québec sur le reste du monde: la péninsule de Forillon, l'île d'Anticosti et l'archipel de Mingan.