La culture de rue d’un autodidacte

Ramon Vitesse (en noir au fond) tire derrière son vélo des livres et du matériel artistique pour aller à la rencontre des jeunes dans les parcs. Il intervient surtout auprès d'ados en difficulté, mais ce jour-là, il a passé l'après-midi avec des jeunes enthousiastes et créatifs du Collège international Marie-de-France, qui étaient venus s'amuser au skatepark.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Ramon Vitesse (en noir au fond) tire derrière son vélo des livres et du matériel artistique pour aller à la rencontre des jeunes dans les parcs. Il intervient surtout auprès d'ados en difficulté, mais ce jour-là, il a passé l'après-midi avec des jeunes enthousiastes et créatifs du Collège international Marie-de-France, qui étaient venus s'amuser au skatepark.

Le biblio-vélo de Ramon Vitesse a repris du service cet été dans Saint-Laurent et jusqu’à la fin du mois. Parcours à vélo d’un travailleur de rue pas comme les autres.

Criminologue, communicateur, cycliste invétéré amoureux des livres et de la culture populaire, Ramon Vitesse ne « fitte » dans aucune case, aime à déjouer les conventions sociales et sortir de sa zone de confort. D’ailleurs, Ramon Vitesse n’est pas son nom. C’est un pseudonyme, une provocation de plus pour sortir du cadre.

 

S’il fallait pourtant coller une étiquette sur ce sympathique verbomoteur, ce serait peut-être celle de travailleur de rue. « Mais amateur », insiste-t-il. Car l’homme à la houppe mohawk qui ne cache pas ses accointances avec l’anarchisme et les valeurs libertaires se défend bien d’être un professionnel de quoi que ce soit, prêchant plutôt pour le titre de « praticien et chercheur curieux » du n’importe quoi. « J’apprécie énormément l’amateurisme. Je travaille avec un certain sérieux, mais j’aime découvrir les choses par moi-même », lance-t-il.

 

Toujours est-il que ce résident de la Rive-Sud aura roulé sa bosse tout l’été (pour ne pas dire erré sans horaire ni but précis) dans les rues de Saint-Laurent, engagé par l’arrondissement, tirant sur son vieux vélo une remorque contenant des caisses de livres et du matériel d’art à la rencontre des ados – et des tout-petits quand il y en a – qui flânent ou qui s'amusent dans les parcs. Son but ? Provoquer des rencontres, créer des liens avec des gens de milieux plus difficiles comme plus favorisés. Ceux qui se trouvent-là, quoi. En ce bel après-midi, il s'est tout simplement amusé avec des jeunes enthousiastes et créatifs du Collège international Marie-de-France qui étaient venus passer du temps au skatepark pour célébrer l'anniversaire de copains. Ramon Vitesse s'enrichit de toutes les rencontres qu'il fait, «les jeunes m'apportent beaucoup», dit-il.

Ce médiateur culturel fait le pari que les jeunes ont soif de culture. « Les gens ne savent pas quoi faire avec ados. Ils ont peur de se faire insulter ou de se prendre une claque sur la gueule », dit-il. « Mais eux, de la culture, ils en veulent. C’est un besoin. »

 

Les jeunes qui résistent aux livres, Ramon Vitesse trouve un malin plaisir à les amener doucement à ne serait-ce qu’en tenir un dans leurs mains. Sans jamais les forcer. « La plupart des jeunes ont appris à détester le livre parce qu’on a voulu le leur faire rentrer à coup de marteau dans la tête à l’école », avance celui qui a lancé un projet d’école alternative à Cowansville. « Je ne veux pas conspuer les classiques de la littérature, mais en éducation, il faut travailler avec les curiosités disponibles. »

 

Livre et adolescents

 

Ramon Vitesse roule depuis plus de dix ans avec sa biblio-vélo. L’instigateur dit s’être inspiré de l’Italien Gérard Lutte, qui allait à la rencontre des jeunes grâce aux livres. Son mantra est de travailler à créer les rêves, les révoltes et les utopies des jeunes. Et les siennes aussi, parce qu’il se reconnaît en eux.

 

Ce contact précieux avec les ados, il ne l’avait pas vraiment dans ses années de travail dans des organismes communautaires, où le travailleur de rue en jeans doit garder une certaine distance éthique. « J’aurais voulu que le travailleur de rue soit plus militant, plus conscientisé, politisé et impliqué. »

 

En ce lundi après-midi, sous le soleil du skatepark derrière l’aréna Raymond-Bourque, Ramon Vitesse n’a eu aucun mal à amorcer le contact avec les groupes de jeunes qui s’y trouvaient pour flâner ou pratiquer leurs prouesses sur patins ou planche à roulettes. L’un d’entre eux est reparti tout fier d’avoir pu faire du pochoir avec des bombes aérosols sur son skateboard. D’autres ont tourné les pages de livres trouvés dans la boîte de bandes dessinées de Mafalda, une biographie de Bob Marley et autres volumes élagués des bibliothèques.

 

Son taux de succès ? « Mais qu’est-ce que le succès ? », répond-il encore pour déjouer la journaliste. Il a tout simplement une foi inébranlable envers ceux qui en arrachent plus. « Si le jeune de la rue est encore en vie après avoir consommé de la drogue et être passé à travers toute cette misère, c’est qu’il y a quelque chose qui vibre encore. »

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Ce texte a été modifié après publication.

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