Virée au pays de la démolition

Les amateurs de démolition finissent par tous se connaître, et l’événement constitue une sorte d’activité sociale. Ici, une discussion avant la démolition de Saint-Lazarre.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les amateurs de démolition finissent par tous se connaître, et l’événement constitue une sorte d’activité sociale. Ici, une discussion avant la démolition de Saint-Lazarre.
Saint-Raphaël-de-Bellechasse – Dans la région de Bellechasse, des milliers de personnes se réunissent à plusieurs reprises pendant l’été pour voir des voitures se foncer dedans. Le Devoir s’est rendu sur place afin de comprendre pourquoi.

Le site est l’équivalent d’une arène romaine, avec du métal et de la boucane. D’ailleurs, la catégorie de course la plus appréciée est celle des « gladiateurs », nommés ainsi parce que les véhicules sont peu protégés. Dans presque toutes les catégories, les conducteurs ne sont pas attachés.

« Ils ont tellement hâte de se détruire », crie l’animateur pour stimuler la foule. « OK, on se fesse ! » Et c’est parti. Dix minutes plus tard, on a peine à croire que les dernières roulent encore. L’une d’elles n’avance plus que sur une roue. Le capot n’existe plus, l’antigel coule sur le sol, mais le chauffeur appuie quand même à fond sur la pédale. On est en finale, et 2500 $ sont en jeu.

L’histoire se déroule à Saint-Raphaël-de-Bellechasse au Festival des barres à Jack, le plus gros derby de démolition de l’été avec environ 10 000 spectateurs.

Son président, Serge Laverdière, n’est pas peu fier. « Chaque année, on a une nouvelle thématique. On a fait des démolitions de dix roues, de corbillards, de limousines, de camions à pain pis de chars de police. C’est le fun parce qu’on donne une dernière vie aux autos pis les gens peuvent se défouler là-dedans. »

Cette année, on avait organisé une bataille Québec-Ontario et un match Canadien-Nordiques. Il y avait même un combat de moissonneuses-batteuses. Personne n’est mort et il n’y a pas eu de blessés graves à part une légère commotion cérébrale. Autour de la compétition, des pompiers et des ambulanciers veillaient au grain. En plus des arbitres qui s’assurent notamment que les véhicules ne foncent pas directement sur la porte du conducteur.

Prévoir où l’auto va plier

La « démol », comme ils l’appellent, est un sport de fou, mais, dans Bellechasse, il est aussi populaire que le hockey. « Toute l’année, on “taponne” sur la voiture pis on fait ça entre chums », explique Vincent Lacasse, 27 ans. La journée même, on arrive en petite gang. C’est rendu une tradition. »

Vincent participait au derby de Saint-Lazarre le premier dimanche du mois d’août. Sur place, Le Devoir a aussi rencontré un cinéaste, Patrick Damien Roy, qui prépare un documentaire sur deux jeunes du coin qui ont commencé à « courser », pour reprendre le jargon local.

Ce natif d’Armagh connaît bien le coin. « Quand tu grandis ici, t’as un quatre roues assez vite. Puis le char, c’est important pour te déplacer de village en village pour aller veiller. Tu grandis sur une ferme, t’as besoin de moteurs. Tu grandis avec ça comme d’autres grandissent avec des chevaux. C’est culturel. »

La région de Bellechasse est à plus d’une demi-heure à l’est du fleuve quand on se dirige vers le Bas-Saint-Laurent. Elle se trouve loin dans les terres et on n’y passe pas par hasard. Ses villages sont pleins de « patenteux », de bricoleurs pour qui la mécanique est presque devenue un art. « C’est un domaine où il y a beaucoup de connaissances », explique Patrick Damien Roy. « Si tu regardes juste le show, il y a un petit côté barbare. Mais ceux qui gagnent, c’est parce qu’ils préparent bien leur auto. Ils prévoient où le char va plier. »

Dans les autos de démolition, la batterie est sur le siège du passager pour que le conducteur puisse jouer dans les fils en cas de pépin. Le réservoir à essence est sur la banquette arrière et il n’y a pas de fenêtre. Si les concurrents ne sont pas attachés, c’est pour pouvoir sortir très vite en cas de feu. Enfin, beaucoup utilisent de l’essence d’avion pour améliorer leur performance.

Steve Gagnon et son frère Martin font partie de ces artistes du métal, mais ils ont des atouts pour gagner. Avec leur entreprise de ferraillage, les pièces de rechange ne manquent pas. « Une chance qu’on travaille dans une cour à scrap parce qu’on n’aurait pas les morceaux qu’on a là », concède Steve, qui a gagné plusieurs courses ici à Saint-Raphaël.

Sa famille est arrivée au petit matin samedi avec les autos de courses et un camion plein de morceaux de voitures, équivalent métallique des précieuses retailles de couturières. C’est important, parce qu’ils doivent réparer les autos rapidement entre les courses s’ils vont en finale. Ou encore, ils les rafistolent pour participer au « free for all », sorte de compétition ouverte à tous ceux qui roulent encore à la fin.

Pendant la journée, le vrai spectacle est souvent dans le stationnement derrière la compétition. Entourés d’amis et de membres de leur famille, ils plient et déplient le métal, font de la soudure et de vrais petits miracles. Les résurrections se multiplient dans ce cimetière de cadavres métalliques.

Une place pour les filles

Pendant que les réparateurs s’activent, leurs enfants cherchent souvent à se rendre utiles. Ils tiennent fièrement la clé à molette en rêvant au jour où ils pourront « courser » à leur tour. On y voit beaucoup de garçons, mais aussi quelques fillettes.

Un certain nombre de femmes participent aux démolitions, mais la plupart ont commencé en suivant leur conjoint. Samedi, à Saint-Raphaël, Kathy Henry se lançait pour la première fois et elle a gagné un prix du public. « Mon chum course depuis 25 ans, on est tout le temps là-dedans. Même quand il course pas, on va voir les démolitions. »

Cet été, on recensait une bonne quinzaine de démolitions au Québec surtout en Beauce et dans Bellechasse. La prochaine a lieu le 24 août à Saint-Éphrem et la saison se termine début septembre. Il s’en fait aussi beaucoup dans le sud de l’Ontario et aux États-Unis.

Ce serait d’ailleurs des Américains qui auraient inventé ce sport. Du moins c’est ce que croit Alain Lamontagne, un maniaque du sport qui anime un site Internet consacré aux derbys de démolition. « C’est parti des États-Unis dans les années 1950. Un gars qui organisait des courses de “stock cars” s’est rendu compte que le public tripait plus quand les autos se fonçaient dedans que pour la course elle-même. » Au Québec, la plus vieille photo de derby qu’il a trouvée remonte à 1972, à Saint-Lazare.

Avec le temps, la pratique s’est raffinée, pour le meilleur et pour le pire. Attirés par les bourses (jusqu’à 4500 $ la course), certains prennent la chose trop au sérieux et transforment leurs voitures en des machines de plus en plus dangereuses. Saint-Raphaël a même dû imposer de nouvelles règles cette année, pour freiner l’escalade.

Autre souci, certains font des alliances informelles. Dès lors, s’ils se retrouvent l’un contre l’autre dans l’arène, ils osent à peine s’effleurer. Et parce que tout le monde se connaît, tout le monde le sait. Samedi, le gagnant de la compétition finale a reçu son trophée sous les huées.

Mais pour d’autres, la journée s’est terminée comme un véritable conte de fées. Quand l’un des gagnants est sorti de l’arène, sa blonde folle de joie a sauté sur le véhicule pour le rejoindre. On pouvait ainsi les voir, enlacés, se faire remorquer vers le soleil couchant. Sur le toit de leur beau tas de ferraille.

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