La «bataille» des télévangélistes musulmans

Aamir Liaquat Hussain distribuant des cadeaux à l’auditoire de son émission mercredi dernier.
Photo: Agence France-Presse (photo) Asif Hassan Aamir Liaquat Hussain distribuant des cadeaux à l’auditoire de son émission mercredi dernier.

Qui veut remporter un micro-ondes, une moto ou rêve d’adopter un enfant ? lance en substance à une foule électrisée Aamir Liaquat Hussain, télévangéliste de l’heure au Pakistan, où les chaînes rivalisent à coups de millions de roupies pour gonfler l’audimat et redéfinissent le rapport entre Islam et divertissement.

 

Barbe courte finement taillée, lunettes à la monture minimaliste perchée sur le bout du nez, sourire de séducteur accroché en permanence à son visage mat, Aamir Liaquat Hussain anime chaque jour pendant le ramadan, le mois du jeûne musulman, une émission marathon de 12 heures à la frontière du « juste prix » et des prêches sur la chaîne privée GEO.

 

Sur son plateau télé conçu sur le modèle d’une ville de l’Arabie rêvée, installé dans une salle de mariage d’un hôtel cossu de Karachi, des publicités d’huile et de ketchup côtoient des reproductions grandeur nature de dromadaires en fibre de verre à l’ombre de palmiers artificiels.

 

Dans les gradins, environ 500 personnes ayant obtenu leur « ticket » savourent leur joie. À l’extérieur, des dizaines d’autres attrapent par la chemise le premier inconnu ayant l’air d’un VIP dans l’espoir d’obtenir le précieux sésame. Sur scène, l’animateur vante les vertus du jeûne, de la tolérance, du dialogue entre les religions, récite des versets du Coran, joue avec des enfants, cuisine un poulet massala bien huileux, invite des chanteurs soufis pour des incantations de haute voltige, et les téléspectateurs à donner à un malade en studio.

 

Le tout se fait dans la bonne humeur devant un public dont l’appétit se creuse peu à peu. À la rupture du jeûne, des dattes, des pakoras et des sucreries sont distribués. Après le dîner, les folies. Le plateau se transforme en une sorte de Questions pour un champion azimuté. À qui répondra correctement à une question de culture générale, Aamir Liaquat Hussain donne un téléphone portable, une moto ou une voiture.

 

Et puis, à la mi-juillet, il y a eu un bébé. L’opération était orchestrée de toutes pièces. Un couple infertile dont la demande d’adoption venait d’être approuvée par une organisation caritative a été appelé en studio pour recevoir l’enfant en « direct à la télévision » devant des millions de téléspectateurs. « Avoir un enfant était notre rêve », confie à l’AFP Tanzeem, la nouvelle mère de Fatima, un frêle bébé d’un mois à peine aux yeux azur.

 

L’animateur controversé et la fondation Chhipa, à l’origine de l’initiative, disent avoir voulu avant tout briser un tabou sur l’adoption, encourager les mères d’enfants indésirés à les donner en adoption plutôt que de les jeter à la rue.

 

Si l’idée « d’adopter en direct » à la télévision paraît surréelle pour un Occidental, elle n’a pas choqué outre mesure au Pakistan, pays pauvre de 180 millions d’habitants où des associations caritatives disent retrouver des enfants abandonnés dans les poubelles.

 

Ce qui en froisse plus d’un dans ce géant musulman où les questions religieuses sont d’une volatilité extrême, c’est davantage la nouvelle vague de « commercialisation » de l’islam sur les plateaux télé.

 

Car en filigrane de ces grands-messes du petit écran se joue une course à l’audimat. « L’émission Aman Ramadan d’Aamir Liaquat Hussain est le plus grand succès de l’histoire de la télévision pakistanaise », se réjouit un cadre de la chaîne GEO sous le couvert de l’anonymat.

 

L’audience quotidienne dépasse celle de la finale historique de cricket Twenty20 entre l’Inde et le Pakistan dans un pays où le « sport à la batte » tient presque de la religion.

 

Et qui dit téléspectateurs dit revenus publicitaires. « On ne peut pas le nier, il y a une bataille entre les chaînes », confie un cadre de la chaîne ARY, grande rivale de GEO. « Il y a beaucoup d’argent en jeu, ces stars de la télévision coûtent très cher, nous parlons de millions de roupies par mois », au moins 10 000 $ sinon 20 000 et 30 000 et plus, une fortune dans un pays où le salaire mensuel des gagne-petit plafonne à 90 $.

 

Pour concurrencer GEO, ARY a ainsi embauché Junaid Jamsheed, star du rock pakistanais des années 90 ayant depuis délaissé la chanson pour se recentrer sur l’islam.

 

Pour ARY, le public cible est plus conservateur. Les invités retirent leurs souliers avant d’arriver sur le plateau, comme s’ils étaient dans une mosquée. Pendant la pause publicitaire, Junaid, son visage de beau gosse mangé par une longue barbe de prophète, n’hésite pas à se tourner vers La Mecque pour prier dans un coin du studio.

 

Ici encore, les décors arabisants du plateau côtoient des électroménagers, des motos et des pubs de portables. Tirage de cadeau, récitations de versets du Coran, appels aux dons publics pour aider les malades et les démunis : les formules se ressemblent.

 

« Quand vous demandez aux gens ce qu’ils attendent d’une émission, ils répondent : “Du contenu, pas du divertissement et des cadeaux.” Mais lorsque vous analysez l’audimat, il est clair que les segments où les cadeaux sont distribués sont les plus regardés », lance un autre ténor de l’industrie.

 

Ce matraquage publicitaire et ces cadeaux à profusion ne sont-ils pas en contradiction avec l’islam ? « Je ne crois pas. L’essence de chaque religion est de rendre les gens heureux, mais il faut trouver un équilibre, car nous sommes dans le mois saint du ramadan », souffle-t-il. « Il n’y a rien de mal à mélanger la religion et le divertissement, mais il ne doit pas y avoir de compromis sur la décence », renchérit son coanimateur, Waseem Badami, jeune loup fardé au bouc savamment découpé.

 

N’allez donc pas dire à Aamir Liaquat Hussain qu’il est prêt à tout pour gonfler l’audimat. « C’est moi le télévangéliste et l’icône religieuse de la télévision. Il n’y a pas de concurrence pour l’audimat. Toutes les autres chaînes sont no 2 », assène l’animateur accusé par ses détracteurs de trop « commercialiser » le ramadan dans ce pays conservateur. Et pourtant, le « pays des purs » n’a jamais vu pareil succès…

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