À Drummondville, les tomates sont libres

Michel Beauchamp reçoit aujourd’hui des demandes de ses voisins, qui veulent des conseils de jardinage.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Michel Beauchamp reçoit aujourd’hui des demandes de ses voisins, qui veulent des conseils de jardinage.

Puis, la récolte ? « C’est l’enfer cette année, on a des raisins, des grappes pleines ! J’ai de la difficulté à le réaliser, je pensais que ça prendrait trois ou quatre ans », lance Josée Landry, ébahie devant ses généreuses vignes plantées l’an dernier seulement. Et ne la lancez pas sur ses trente variétés de piments, son melon de Montréal ou ses tomates Reise, une autre variété ancestrale.

Il y a un an, le combat de Josée et de son conjoint Michel Beauchamp contre la ville de Drummondville pour conserver le potager qui a remplacé la totalité de la pelouse à l’avant de leur maison enflammait le Web social, puis les médias traditionnels. La Ville, rapidement plongée en mode gestion de crise pour son intransigeance envers ces citoyens qui « brisent » l’uniformité de la trame urbaine, a reculé depuis. Les tomates sont libres de s’épanouir dans les cours avant et, déjà, des citoyens ont emboîté le pas au couple, devenu ambassadeur, un peu malgré lui, de l’agriculture urbaine.

 

N’allez pas croire que gagner leur combat leur a suffi : Michel a décidé de se présenter comme conseiller municipal, avec le développement durable comme slogan de campagne.

 

En attendant les élections, à l’automne, où elle espère voir sa tendre moitié recevoir un mandat de la population, Josée déplore que la Ville ait reculé parce qu’elle croulait sous la pression médiatique plutôt que par conviction. « Même si le règlement qui permet les potagers de façade a été adopté au printemps, je n’observe pas un véritable engagement envers l’agriculture urbaine. Par exemple, notre idée de charte alimentaire, soumise au conseil municipal, est restée lettre morte », relate-t-elle.

 

Bien de l’eau a coulé dans les barils qui récupèrent l’eau de pluie du toit de leur bungalow depuis la première rencontre du Devoir avec Josée et Michel. Le potager, d’abord, a été agrandi : on ne croyait pas ça possible, mais les deux fermiers urbains ont trouvé le moyen d’inaugurer de nouveaux bacs verdoyants, sur le côté de leur maison. Plutôt que de magasiner leurs semences dans un magasin à grande surface, ils se sont aussi plongés dans l’univers des petits semenciers et des espèces ancestrales. Des donateurs anonymes ont même laissé de précieuses semences en offrande sur leur perron !

 

Depuis qu’ils ont troqué la moto pour la fourche, il y a aussi eu la perte des kilos en trop - Michel est passé de 237 à 175 livres (de 107 à 79 kilos)… « On a repris quelques livres cet hiver », avoue Josée, qui estime que leur nouveau mode de vie est beaucoup plus sain.

 

Le potager a aussi totalement transformé leur rapport au voisinage. « Avant, on ne connaissait pas beaucoup de gens, on faisait notre petite affaire. Maintenant, les gens viennent nous voir. La nourriture, c’est un langage universel ! » On leur écrit pour avoir des conseils ou obtenir les plans de leur aménagement, qui s’est montré d’une productivité au-delà de toute espérance.

 

De jardiniers à auteurs

 

Appelé à intervenir dans les médias et lors de conférences, le couple est aussi devenu une source de conseils pour les jardiniers amateurs. Interpellés fréquemment, ils ont eu l’idée de rédiger un guide, lancé en avril dernier lors du Jour de la Terre. Plus de 32 000 personnes l’ont consulté sur la plateforme Web Scribd. Aucun éditeur sérieux n’a manifesté d’intérêt pour l’instant. « À cause des couleurs, des photos, je pense que ça coûterait cher à imprimer », avance Josée.

 

Le fait que le couple était totalement néophyte en matière de culture potagère avant de se lancer dans l’aventure les a probablement rendus sympathiques.

 

Mais leur engagement n’est pas à la portée de tous. Josée convient que leur potager demande un investissement de temps considérable, et à l’année. Des semis aux conserves, en passant par la planification, alors que tous deux travaillent à temps plein. « La fin de l’été a été difficile, c’était un sprint pour transformer et mettre en conserve tous ces légumes. Je devais cuisiner sans arrêt pour ne rien perdre, et que ce soit bon. Cette année, je vais commencer à cuisiner plus tôt dans la saison », raconte Josée. Les dizaines de conserves leur ont permis de savourer le fruit de leur labeur tout l’hiver. Les carottes et les panais, conservés dans des bacs de sable au sous-sol, ont même tenu le coup jusqu’au printemps.

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Contagion végétale

Dans le voisinage de Josée et Michel, tomates et poivrons ont commencé à migrer de la cour arrière jusqu’aux plates-bandes avant. Dans d’autres banlieues aussi, constate d’ailleurs Le Devoir ; il suffit de se promener à Mont-Saint-Hilaire, par exemple, pour voir apparaître divers aménagements comestibles de façade, où l’ensoleillement est souvent optimal. Certains adhèrent même à la philosophie des Incroyables Comestibles, ces jardiniers philanthropes qui ont des racines à travers le monde : ils affichent une mention de « nourriture à partager » qui autorise les passants à se servir. Le goût du jardinage étant contagieux, le couple de Drummondville a d’ailleurs« infecté » le restaurateur Pascal Allard, du bistro À la bonne vôtre. Il a implanté un jardin en bacs sur le toit de son restaurant de Drummondville. « Mon intention n’est pas de m’autosuffire, explique-t-il, mais plutôt de renouer avec un patrimoine perdu. Au fond, c’est un geste politique ! » Une initiative qui cadre avec sa politique d’achat local, ses plats étant inspirés du terroir de sa région et comptant sur un réseau de petits producteurs de proximité.

5 commentaires
  • Pierre Labelle - Inscrit 20 juillet 2013 06 h 55

    Propagation

    Je souhaite que ce retour aux sources, à nos racine, se propage à des milliers de personnes habitants nos villes. Je fais parti de ceux-là et j'en suis fier.

  • Gilbert Talbot - Abonné 20 juillet 2013 10 h 05

    Le retour à la terre en ville.

    Je ne suis pas jardinier, mais ces gens de Drummondville m'ont inspiré. Chez moi, devant ma porte en ville, à droite de mon perron de porte, j'ai semé quatre plants de tomates, un rang de laitue, une aubergine encerclé de Marygold. À gauche, plus ombragé, j'y ai mis des fleurs de toutes les couleurs. Et les voisins surveillent pour que les chats n'aillent pas tout piétiner et arroser. Dans mon enfance, il y avait chez nous un grand jardin autour de la maison: c'était nécessité, en temps de grande pauvreté. Aujourd'hui la nécessité est tout autre: j'ai un besoin urgent de beauté, de santé, de fraternité. C'est ce que je récolte dans mon petit jardin de ville.

  • Réjean Tremblay - Inscrit 20 juillet 2013 11 h 15

    Où trouver le guide publié par Josée et Michel

    Dans l'article il est fait référence à un guide publié par Josée et Michel, disponible sur la plateforme Scribd. J'ai cherché en vain ce guide. Est-il possible d'obtenir de titre exact de ce guide pour faciliter la recherche ?

    • Michel Beauchamp - Inscrit 20 juillet 2013 16 h 12

      Bonjour M. Tremblay.
      Voici le lien pour télécharger le guide gratuit et en format PDF:
      http://fr.scribd.com/doc/137082193/Le-Potager-Urba

      ou sur la plateforme Google Drive:
      https://docs.google.com/file/d/0B3OgiXFeTmXOckg0cDhFaVFhSzQ/edit?usp=sharing

      Sinon je me permets aussi de fournir le nouveau lien de notre blogue:
      http://lepotagerurbain.blogspot.ca/

      Merci, bonne lecture et surtout bon jardinage.

  • Gilbert Fafard - Inscrit 20 juillet 2013 15 h 24

    Liberté et développement durable

    Il n'y a pas que les tomates qui doivent être libres mais tous les citoyens de cette terre pour qui l'eau, l 'air et le sol pourront être disponibles pour les gėnérations futures: nos enfants, petits enfants et leurs enfants.Le jardinage urbain c'est politiquement correct.