«Je vois la mort d’une ville»

Le travail continue sans relâche dans les décombres au centre-ville de Lac-Mégantic. En arrière-plan, des maisons abîmées, mais toujours debout.
Photo: La Presse canadienne (photo) Ryan Remiorz Le travail continue sans relâche dans les décombres au centre-ville de Lac-Mégantic. En arrière-plan, des maisons abîmées, mais toujours debout.

Le train de la Montreal, Maine and Atlantic Railway (MMA) a laissé un champ de désolation derrière lui à Lac-Mégantic. Les arbres calcinés, les carcasses de véhicules et les tiges de métal tordu jonchant les rues gorgées de pétrole plongent depuis dix jours une petite armée d’enquêteurs et de spécialistes dans une toile surréaliste semblable à celles peintes par l’Espagnol Salvador Dalí.

Quelques centaines de personnes ont connu l’enfer au petit matin du samedi 6 juillet après que le « train fantôme » eut échoué à négocier la courbe en « s » et eut déraillé après le principal passage à niveau de la municipalité. Perforés, des wagons-citernes ont explosé tout en larguant des milliers de litres de pétrole dans les rues du centre-ville. La coulée de pétrole enflammé a dévalé les rues pour se jeter dans le lac Mégantic. La rivière de feu a tout avalé sur son passage. Ou presque. Trônant au milieu d’arbres calcinés, le « kiosque à musique » du parc des Vétérans est intact. Des bancs faisant face au lac Mégantic sont, eux, réduits en cendres.

 

Les pieds dans l’eau, deux employés de l’entreprise Impérial traitement industriel s’affairaient toujours mardi à pomper le pétrole emprisonné par les estacades dans l’étendue d’eau. Ils balayaient du regard les berges, où le bitume liquide s’est dissimulé sans peine entre les roches. Une foreuse, placée en retrait, servira sous peu à évaluer avec précision la présence de pétrole, à différentes profondeurs du lac brouillé.

 

Pour sûr, « les bateaux devront faire l’objet de décontamination avant d’être remis à l’eau », a précisé mardi le porte-parole de la Sûreté du Québec, Michel Forget.

 

Des éclats de verre. Des morceaux de métal. En masse. Le centre-ville de Lac-Mégantic a des allures de village martyr. Si des dizaines de personnes ont réussi à s’échapper des flammes la peur au ventre, environ 50 personnes y ont perdu la vie. Trente-huit victimes ont été extirpées des décombres au fil des 10 derniers jours, a fait savoir M. Forget. Douze d’entre elles ont d’ores et déjà été formellement identifiées par le Bureau du coroner. « Les travaux avancent bien », a assuré la porte-parole de l’organisation gouvernementale, Geneviève Guilbault.

 

Des experts zigzaguaient en 4X4 ou en véhicules tout-terrain parmi les décombres, les ambulances et les camions de pompiers stationnés, où s’élançaient il n’y a pas si longtemps une trentaine de bâtiments. Un opérateur de grue arrachait le rail maudit, pendant qu’un de ses confrères tirait des wagons-citernes noircis par les flammes hors du site. Des wagons contenant toujours du pétrole étaient laissés aux soins des équipes de pompage, également à pied d’oeuvre.

 

La violence des déflagrations était telle que des essieux de train ont été projetés dans les airs, s’immobilisant sur un véhicule et un lampadaire dans le stationnement Graham, coincé entre les commerces de la rue Frontenac et les voies ferrées. Plusieurs clients du Musi-Café, de la pharmacie Jean-Coutu et du gymnase y stationnaient leur automobile. Une odeur persistante de pétrole flottait, l’eau souillée de pétrole ayant trouvé refuge dans les sous-sols des commerces toujours debout sur la rue Frontenac.

 

À vue d’oeil, 60 % de la « zone rouge » a été ratissée par les enquêteurs de la Sûreté du Québec à ce jour, a indiqué l’inspecteur Michel Forget mardi après-midi. Au total, 51 véhicules ont été trouvés, parfois déchiquetés, dans le centre-ville. « Les parties qui nous restent sont très complexes », a-t-il toutefois averti, dissuadant quiconque de supputer une date de retrait des enquêteurs de la Sûreté du Québec.

 

«Je vois la mort d’une ville»

 

« Tout se passait ici », a indiqué Claudia Collard, journaliste depuis vingt ans à l’Écho de Frontenac. Les représentants des médias ont pu arrêter leur regard mardi sur le site livré aux flammes après l’explosion de wagons-citernes remplis de pétrole il y a une semaine et demie. Ils ont longé pendant de longues minutes la clôture séparant les zones jaune et rouge, qui font toutes deux l’objet d’une étroite surveillance policière. À aucun moment ils n’ont pu mettre les pieds dans le secteur bouclé depuis la catastrophe.

 

Le grand patron des communications de la Sûreté du Québec, Michel Forget, disait vouloir « rendre disponibles des images du centre-ville à la communauté ». Les reporters locaux étaient les premiers appelés à participer à la visite. « On n’a pas le même regard. Je ne suis pas capable d’être objective. Je n’ai pas de détachement, a expliqué Claudia Collard. Je n’ai pas envie d’en avoir un. Je vois la mort d’une ville. »

 

La scène d’apocalypse s’offrant à elle mardi était d’autant plus désolante à ses yeux que plusieurs des propriétaires des bâtiments soufflés ou abîmés avaient rénové leur façade au fil des dernières années. « C’était vraiment beau », a-t-elle souligné, tout en marchant vers un autobus scolaire où devaient se regrouper les journalistes.

 

La reporter de l’Écho de Frontenac s’est dite « privilégiée » d’avoir pu « voir en vrai » la plaie béante au coeur de la municipalité. « C’est libérateur de voir ça. » Pourtant, la reporter aguerrie était incapable de décrire la dévastation causée par le déraillement du « train de la mort » mardi. « C’est comme un choc », a-t-elle souligné, les yeux embués. Elle assimile son expérience à celle de se retrouver face au corps d’un proche dans un salon funéraire : si près, si loin de l’être aimé. « Qu’est-ce qu’ils ont fait à ma ville ! »

 

De retour dans les bureaux temporaires de l’Écho de Frontenac, où s’entassent huit personnes, dont deux journalistes, Mme Collard écrira « l’explosion par en dedans » de Lac-Mégantic.

 

Les Méganticois devront tôt ou tard « décanter tout seuls » la catastrophe. « Ma ville est assiégée », a-t-elle affirmé, regardant au loin l’église Sainte-Agnès, où défilaient encore mardi des dizaines de personnes partageant la peine de la communauté.

 

Elle croise les doigts afin que la municipalité puisse retrouver son artère principale. « La ville est coupée en deux. » En effet, la « zone rouge » embrasse un tronçon de la rue principale - qui porte le nom de Laval d’un côté du passage à niveau, et de Frontenac de l’autre - forçant les membres de la communauté à emprunter une voie de contournement de plusieurs kilomètres pour aller saluer leurs voisins.

 

Invoquant un grand nombre d’« inconnues » et d’« impondérables », la mairesse de Lac-Mégantic, Colette Laroche-Roy, n’a même pas pu esquisser une date de retour à la maison pour les 200 personnes toujours évacuées.

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Possible aide supplémentaire à la relance économique

Le gouvernement du Québec pourra injecter davantage de fonds dans les deux enveloppes d’une dizaine de millions de dollars chacune annoncée la semaine dernière si elles ne suffisent pas pour relancer la vie économique de Lac-Mégantic, a fait savoir la ministre responsable de la Politique industrielle, Élaine Zakaïb. La première enveloppe contient des sommes pour aider les entreprises ébranlées par la catastrophe ferroviaire à déménager, à acheter de l’équipement, à effectuer des travaux d’urgence, ou à faire l’acquisition d’un nouveau terrain s’il est impossible de rebâtir au même endroit. L’autre enveloppe servira à consolider les entreprises en place ou pour en inciter d’autres à s’installer dans la région. De son côté, la ministre fédérale des Transports, Lisa Raitt, sera à Lac-Mégantic ce mercredi afin de prendre toute la mesure de la catastrophe ferroviaire.

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