Point chaud - Le risque ferroviaire: l’alarme avait été donnée en 2008

Karine Martel
Photo: DSP Trois-Rivières Karine Martel

Pendant que le coroner dévoile peu à peu les noms des victimes de Lac-Mégantic, l’image saisit : une petite ville, un chemin de fer, l’épicentre d’une catastrophe, une zone rouge à « risque de mortalité », une zone jaune pour les risques « d’effets sérieux ou irréversibles ». Intitulée « Simulation d’une fuite sur un wagon-citerne », l’image est issue d’une analyse de risque publiée par des experts en santé publique en… 2008.


Lorsque la conseillère en environnement Karine Martel signe en 2008 le rapport Matières dangereuses : savoir quoi faire avec le directeur de la santé publique de la Mauricie-Centre-du-Québec, elle utilise l’exemple d’une fuite de chlore pour illustrer les risques d’un déraillement de train en milieu habité. Elle aurait aussi bien pu utiliser celui du pétrole.


« Les citoyens sont mal informés des risques liés aux matières dangereuses », titrait L’Écho de La Tuque au lendemain de la publication du rapport. Cinq ans plus tard, sous le choc devant son téléviseur qui lui renvoie des images d’un brasier meurtrier, Karine Martel s’attend à recevoir des appels des médias. Elle se prépare.


Le téléphone reste obstinément muet. Malgré l’opération de communication mise en branle après la publication de ce rapport, il semble tombé dans l’oubli…


Le directeur de la santé publique d’alors, le Dr André Dontigny, en entrevue avec la journaliste de L’Écho en 2008, déplore que la population soit tenue dans le noir concernant les risques potentiels des matières dangereuses qui transitent près de chez eux : « Il faut d’abord que les gens prennent conscience des risques et soient informés des systèmes d’alerte qui sont en place et des mesures de protection à prendre en cas d’urgence », dit-il.


Quand un train rempli de pétrole dévale la pente et fonce sur Lac-Mégantic, c’est la stupeur. Tout le Québec découvre de la pire manière qui soit les risques du transport ferroviaire de matières dangereuses, longuement abordé dans ce document qui s’attarde aussi au transport par camion et à l’entreposage.


Méconnaissance généralisée


Lac-Mégantic se situe en Estrie, région voisine de la Mauricie-Centre-du-Québec. Mais la méconnaissance est généralisée, déplore Karine Martel. Entreposées ou en transit par camion ou par train, « souvent, on ne connaît pas les matières dangereuses ; même les municipalités ignorent ce qui se trouve sur leur territoire », souligne Mme Martel. « Ça passe en dessous du radar, et au palier municipal, ils n’ont pas même les outils pour en faire un inventaire plus détaillé ».


Elle s’était heurtée à ce manque d’informations. Une base de données d’Environnement Canada nous renseigne sur les entreprises qui entreposent plus de 11 000 tonnes de matières dangereuses sur son territoire. Mais c’est tout. Mais qu’en est-il de tout ce qui se cache dans les camions et les trains qui sillonnent le territoire ? Des quantités plus modestes, mais néanmoins dangereuses ? Tant la population que les municipalités sont dans le noir le plus complet.

 

Peu d’écoute


Malgré les efforts de la santé publique, qui a même tenu un forum sur la question en 2011 et qui continue à insister auprès des municipalités pour qu’elles agissent, Karine Martel observe avoir eu « très peu de réponses ».


Il suffit parfois de gestes simples. Déplacer une petite réserve de propane située trop près d’un lieu potentiel d’explosion, éloigner des matières incompatibles, diminuer les quantités entreposées sur un même site : autant de gestes qui peuvent tout changer en cas d’accident. Par exemple, le chlore entreposé dans les usines de filtration des eaux peut générer un nuage toxique à des centaines de mètres à la ronde en cas d’incendie ou d’explosion : heureusement, à Lac-Mégantic, cette usine était loin de l’épicentre… Une réflexion sur l'aménagement que toutes les municipalités devraient envisager.


Circonscrire les risques à la source, prévoir des zones tampons autour des lieux à risque, mettre en oeuvre un plan de mesures d’urgence et des comités de gestion des risques dans les municipalités : c’est sur ces pistes d’action que se termine le rapport.


Mais difficile, parfois, d’agir lorsqu’on est tributaire de la transparence des compagnies privées ou de la réglementation fédérale. « Les industries auraient intérêt à faire preuve de transparence. Surtout que leurs employés sont les premiers à courir des risques », estime Mme Martel.


« On a travaillé fort pour sensibiliser la population, les municipalités, les industries. Jusqu’à samedi dernier, les gens ne s’imaginaient pas que ça peut arriver à côté de chez eux. Là, c’est le grand réveil… Ça va peut-être faire bouger les choses. Je le souhaite. »

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