Des allures de ville assiégée

Des enquêteurs de la Sûreté du Québec fouillant les décombres au cœur de la «zone rouge», à Lac-Mégantic, dimanche.
Photo: - Le Devoir Des enquêteurs de la Sûreté du Québec fouillant les décombres au cœur de la «zone rouge», à Lac-Mégantic, dimanche.

Lac-Mégantic — La patience des résidants de Lac-Mégantic s’étiole, neuf jours après que l’une des pires tragédies ferroviaires de l’histoire canadienne a frappé leur petite communauté. Plusieurs résidants du centre-ville de la municipalité répétaient ad nauseam« leur histoire » de la catastrophe dès qu’un journaliste ou un visiteur s’arrêtaient devant leur domicile dimanche. D’autres en ont marre.

« Là, ça ne me tente plus de parler aux journalistes », affirme Lorraine, qui ne compte plus les entrevues qu’elle a offertes depuis qu’elle a pris possession de son appartement jeudi dernier. « Vous comprenez, j’ai encore le coeur qui fait boum, boum. »

 

Plusieurs dizaines de visiteurs cherchaient ce week-end à prendre la mesure des dégâts causés par l’explosion de wagons-citernes au petit matin le samedi 6 juillet, rivalisant d’adresse pour prendre des clichés de la scène derrière la clôture opaque érigée au lendemain de la catastrophe.

 

Un agent de sécurité s’affairait à demander aux gens massés sur le parvis de l’église Sainte-Agnès de ranger dans leur poche ou leur sac leur appareil photo, leur rappelant que la prise de photos y est proscrite. La mine basse, certains se sont tournés vers des photographes de presse juchés sur un escabeau ou le toit d’un immeuble pour prendre une photographie avec leur téléphone portable. « J’ai fait deux heures de route. Je suis en crisse. Je vois rien ! », a lancé un jeune homme.

 

Une femme ayant deux appareils photo accrochés au cou a gravi laborieusement une roche de 30 centimètres de haut pour apercevoir le dos de l’un des quelque 60 wagons-citernes empilés pêle-mêle dans la « zone rouge ». « Je vais vous dire juste une chose, monsieur. On a donné cent dollars aux sinistrés de Lac-Mégantic. On ne peut pas prendre de photos. On est interdits, alors qu’il y a des journalistes partout. En tout cas, pour nous c’est fini », a-t-elle laissé tomber avant de tourner les talons.

 

« On a mal ! On a mal ! », martelait ce week-end la Méganticoise Céline, irritée par la présence « de la planète » dans sa cour arrière. En effet, médias, porte-parole des différents organismes à pied d’oeuvre à Lac-Mégantic, - et les curieux - s’y rassemblent à différents moments dans la journée depuis jeudi soir. « Ça ne doit pas être un cirque », a lancé la résidante de la rue Laval, tout en s’en prenant aux journalistes qui lui mettent « un micro sous la gueule » ou aux photographes, professionnels et amateurs, qui la prennent en photo sans lui demander la permission. Elle exhortait les nombreuses personnes qui traversaient l’entrée de cailloux de sa maison pour accéder au chemin de fer traversant sa cour à lui offrir un peu de quiétude. « J’ai entendu les gens [pris dans le centre-ville en flammes] crier. J’ai aujourd’hui besoin que les gens respectent ma vie privée. »

 

La mairesse de Lac-Mégantic, Colette Roy-Laroche, s’est dite dimanche « très touchée » par l’afflux de centaines de personnes des quatre coins du Québec ce week-end. À ses yeux, les citoyens de la municipalité « apprécient » cette « marque de solidarité ». « J’ai lancé une invitation aux gens à venir nous visiter. Évidemment, je les invitais à visiter les différents lieux touristiques de Lac-Mégantic et de la région. Mais je voudrais aussi ne pas créer trop de déception parce que des gens viennent nous visiter pour voir le site. […] Nous ne pouvons pas voir ce qui ce passe », a-t-elle déclaré.

 

Le curé de la paroisse Sainte-Agnès, Steve Lemay, juge aussi que la cohabitation entre résidants et visiteurs « se vit plutôt bien » jusqu’ici, mais dit « comprendre » que certains peuvent se « sentir brusqués » par la forte présence de personnes de l’extérieur. « On n’est pas habitués. C’est une ville paisible [d’ordinaire]. Mais on ne vit pas de tension », a-t-il assuré. D’ailleurs, il doute que des personnes aient fait des centaines de kilomètres juste pour jeter un coup d’oeil dans la « zone rouge ». « Voir une chose aussi terrible que ça, je ne vois pas quel avantage on peut en retirer. Ce que je vois, c’est leur témoignage de sympathie, de soutien », a-t-il expliqué, pendant que des dizaines de personnes s’étaient agglutinées derrière lui.

 

Ginette Therrien voit d’un bon oeil la visite de dizaines de personnes dans la municipalité éplorée. « On ne se sent pas seuls », dit-elle en se balançant sur sa berceuse installée au milieu de pots de fleurs sur son balcon deuxième étage. « Les gens viennent nous voir pour compatir », poursuit-elle, alors que sa voix se mêlant au vrombissement assourdissant des moteurs de motocyclettes roulant derrière elle. Samedi, une femme a arrêté son automobile devant son immeuble à logements de la rue Laval, est descendue, a agrippé un gros bouquet de roses et lui a remis. Elle ne la connaissait pas. La veille, un tout-petit lui a offert un ourson blanc étreignant un coeur rouge. « Ça me donne des ondes positives. »

 

Secteur à haut risque

 

De l’autre côté de la « clôture noire », les émanations de benzène - inflammable et toxique - et la chaleur n’ont pas empêché les autorités d’extirper sept nouveaux corps des décombres au fil de la fin de semaine, portant le total à 35. « [Les travailleurs] portent des masques. C’est très chaud. Ça ralentit le travail. Par contre, ces gens-là sont relevés toutes les 15 minutes. […] Le travail se poursuit sans relâche », a indiqué le lieutenant Michel Brunet.

 

La Sûreté du Québec a bon espoir de retrouver de nouveaux corps dans un secteur où deux bâtiments menaçant de s’écrouler ont été démolis dimanche.

 

Trois pompiers ont été victimes d’abrasions et ont reçu des soins sur place. Un homme affecté au pompage de liquide de wagons-citernes a quant à lui subi un malaise. « Il a été transporté à l’hôpital. Son état est stable », a dit M. Brunet.

 

Répétant que 50 % de la « zone rouge » a été passée au peigne fin par les enquêteurs depuis la tragédie, le porte-parole de la Sûreté du Québec, Grégory Gomez-Del Prado, a insisté sur le « travail d’horlogerie » effectué à l’intérieur de la « zone rouge ».

 

Par ailleurs, le centre d’hébergement d’urgence de la polyvalente Montignac a fermé ses portes, forçant le transfert d’une vingtaine de personnes dans des « résidences plus stables ». « [Celles-ci] vont contribuer grandement à améliorer leur qualité de vie », a dit la coordonnatrice de l’Organisation régionale de la sécurité civile de l’Estrie, Christine Savard.

 

Parmi les 200 personnes ne pouvant toujours pas regagner leur domicile depuis le déraillement du « train de la mort », une vingtaine de personnes y ont passé la nuit de samedi à dimanche. « Il y a une équipe qui travaille actuellement à déménager rapidement les personnes toujours évacuées qui se trouvent dans de la famille ou des amis », a pris soin de préciser Mme Savard.

 

Des services de soutien psychosocial, d’alimentation de même que les services de la Croix-Rouge continueront d’être offerts à la polyvalente Montignac. Les premières aides financières de 1000 dollars servant à éponger les « frais divers » des personnes évacuées y seront distribuées à compter de ce lundi. Après le départ des centaines de visiteurs, en moto ou en auto, Lac-Mégantic a repris dimanche soir des allures de ville assiégée. Plusieurs autopatrouilles de la Sûreté du Québec étaient toujours stationnées tout autour de la « zone rouge », alors que d’autres circulaient à vive allure, gyrophares allumés, dans la municipalité.

***
 

Les élections reportées?

 

Lac-Mégantic ne peut se permettre une campagne électorale en automne prochain, selon ses élus : ils demandent une prolongation de deux ans de leur mandat. La mairesse Colette Roy-Laroche a confirmé que le conseil municipal réuni en séance extraordinaire samedi ma- tin a réclamé à l’unanimité du gouvernement le report des élections prévues le 3 novembre. «Il serait préjudiciable d’arriver avec une autre équipe et de faire campagne électorale cette an- née en pleine situation où on doit rapidement penser à la reconstruction de notre ville», a-t-elle déclaré en conférence de presse. Elle a précisé qu’elle était elle-même en réflexion sur son avenir politique, en fonction de la réponse du gouvernement. La mairesse a aussi réclamé à Québec le déplacement de la voie ferrée pour la dévier vers le parc industriel. Enfin, le conseil a déposé un avis de motion pour interdire le transport de matières dangereuses, qui sera débattu et éventuellement voté en résolution.

 

La Presse canadienne

10 commentaires
  • Stanislas Vézina - Inscrit 15 juillet 2013 07 h 31

    MMA

    Si la feuille de route de MMA dont on parlé s'avère vraie, il est très curieux de voir que des actions n'ont pas été prises pour améliorer la gestion ferroviaire dans son ensemble.

  • François Desjardins - Inscrit 15 juillet 2013 08 h 25

    Ce n'est pas le moment....

    [...] Lac-Mégantic ne peut se permettre une campagne électorale en automne prochain, selon ses élus [...]

    On a bien gardé Roosevelt à la présidence des USA pour un troisième mandant alors que cela ne se fait pas habituellement. C'était par
    temps de guerre, de crise grave.

    N'est-ce pas ici le cas?

  • Guy Desjardins - Inscrit 15 juillet 2013 08 h 26

    Très normal pour les Québécois.

    Un petit accident sur l'autoroute 13, 15 ou 10 et les "ouèreux" retarde la circulation pour des heures. Les Québécois (es) aiment voir. Il est normal que beaucoup d'entre eux au lieu de visiter ce beau coin de Pays et aller prendre une belle soirée à l'Observatoire de Lac Mégantic veulent voir plutôt le lieu de la catastrophe et prendre des photos. Cependant il est normal de jeter un petit coup d'oeil sur cette terrible catastrophe sans y passer des heures afin de nous faire refléchir que la vie est importante et qu'à un cheveux ça tient. En ce moment tout a été dit et les Méganticois(es) ont besoin de repos et de recueillement pour leurs proches afin de faire leur deuil. Il y a un an avec des amis nous avons visité ce beau coin de Pays, et avons été charmé. Voir la municipalité de Lac Mégantic et les gens accueillants, prendre un bon repas dans de très bon restaurant, petite croisière sur le Lac Mégantic et l'Observatoire pas très loin, en plus de très bon gîte bien situé et bonne gastronomie. Il y a aussi la côte magnétique à Chartier et des paysages à couper le souffle. Cette région est à voir et vous ne serez pas déçu.

  • Mireille Langevin - Inscrite 15 juillet 2013 08 h 46

    Les curieux

    Mais qu'est-ce que les gens ont à aller VOIR , voir quoi ? Des décombres ? Le malheur des gens ? On en a assez vu à la télé sans aller se fourrer le nez dans les débris et harceler les gens du lac à tenter de se remettre de la catastrophe dûe à l'appât du gain de MMA et à la négligence des gouvernements, aux lobbies. Ce que les gens sont voyeurs.C'est maladif. Et les journalistes qui sont là sans arrêt à mettre leurs micros sous le nez des gens. De plus certains journalistes ne savent pas s'exprimer , qui répétaient sans cesse les mêmes choses , n'avaient rien de plus à annoncer ou à informer , du piétinage verbal. Personnellement j'en ai eu tellement marre après quelques heures que je n'ai plus rien suivi les jours suivants sauf aux infos du téléjournal. J'aurais envie de dire : CIRCULEZ, Y A RIEN À VOIR !

    • Guy Lemieux - Inscrit 15 juillet 2013 10 h 17

      Bien d accord avec vous , c est ma ville natale et pourtant je n y suis pas allé , moi aussi je trouve certains journalistes inquisiteurs , ceal frise le harcèlement .

    • Sylvain Auclair - Abonné 15 juillet 2013 13 h 47

      Bizarrement, c'est la mairesse de Lac-Mégantic qui, la semaine dernière, implorait les touristes de revenir chez elle, non?

    • France Marcotte - Inscrite 15 juillet 2013 20 h 10

      «J’ai lancé une invitation aux gens à venir nous visiter. Évidemment, je les invitais à visiter les différents lieux touristiques de Lac-Mégantic et de la région.»

      Voilà ce qu'a dit la mairesse.

      Mais évidemment, il faut lire.

  • Mark Beaton - Inscrit 15 juillet 2013 10 h 30

    Voyeurisme payant...

    Ce n'est plus de l'information mais du vulgaire voyeurisme, payant pour la cote d'écoute. ..

    • François Robitaille - Inscrit 15 juillet 2013 12 h 34

      ...et les environementeurs!

    • Mark Beaton - Inscrit 16 juillet 2013 09 h 27

      Je m'excuse mais il n'y a rien de menteur dans ce désastre environnemental provoqué par la production effrenée et imprudente du pétrole. Votre réaction n'a rien à voir avec mon commentaire.
      Peut-on nier l'état de l'eau dans la rivière Chaudière ou des sols dans la zone rouge?