L’«opération Husky», en Sicile - Le grand débarquement oublié

Le général Bernard Montgomery rencontre son homologue américain George S. Patton à l’aéroport de Palerme, en Sicile, le 28 juillet 1943.
Photo: Agence France-Presse (photo) US ARMY Le général Bernard Montgomery rencontre son homologue américain George S. Patton à l’aéroport de Palerme, en Sicile, le 28 juillet 1943.

Il a été relativement oublié, notamment parce qu’il est resté dans l’ombre du très célébré Jour J du 6 juin 1944, en Normandie. Mais le débarquement en Sicile n’en constitue pas moins le premier assaut réussi des Alliés pour reprendre pied en Europe continentale durant la Seconde Guerre mondiale. Et des milliers de soldats canadiens ont pris part à cette attaque, lancée il y a aujourd’hui 70 ans.

1943. Après s’être rendus maîtres de l’Afrique du Nord, au prix de violents combats contre les troupes allemandes, les Alliés tournent leur regard vers l’Europe, toujours contrôlée par le régime hitlérien. Alors que Staline exige l’ouverture d’un nouveau front, le premier ministre britannique Winston Churchill plaide pour une attaque dans les Balkans, une région qu’il juge propice pour commencer la reconquête. Mais les Alliés américains et britanniques finissent par s’entendre sur un autre objectif : la Sicile.


Les moyens mis de l’avant pour l’« opération Husky » donnent la mesure de la volonté de réussir cette nouvelle tentative de percée en sol européen. À ce moment, le souvenir de la catastrophe de Dieppe est encore frais. En août 1942, cet assaut raté contre les côtes françaises a coûté la vie à plus de 2000 soldats, dont près d’un millier de Canadiens. Un nouvel échec risquerait de contrecarrer tous les plans des Alliés, y compris un éventuel débarquement en France. Et de prolonger une guerre qui avait alors déjà fait des millions de victimes.


Ainsi, pas moins de 160 000 soldats américains, britanniques et canadiens sont mobilisés pour mener cette attaque sur plusieurs plages du sud-est de la Sicile, de Licata à Syracuse. Les troupes sont à peine moins nombreuses que pour le débarquement de Normandie, un an plus tard. À eux seuls, les Canadiens sont 25 000. Cette armada, transportée à bord de 3200 navires, est aussi appuyée par 4000 avions.


Effet de surprise


« L’objectif était de parvenir à ouvrir un nouveau front. En mettant de la pression sur les Allemands, on voulait les forcer à mobiliser des troupes, qui luttent alors contre les Soviétiques, pour défendre l’Italie », explique Rémi Landry, retraité des Forces armées canadiennes au grade de lieutenant-colonel et professeur associé à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.


Les premières heures semblent donner raison aux hauts gradés militaires qui ont préparé les plans d’invasion. La résistance et les pertes sont faibles. Le major-général Guy Simonds, qui commande des troupes canadiennes, ne cache pas son enthousiasme. « Le moral est excellent et les troupes ont très confiance en elles-mêmes, écrit-il en fin de journée, le 10 juillet. Les Allemands et les Italiens ne les attendaient pas, souligne M. Landry. Il faut dire qu’ils ont fait le pari de débarquer dans un secteur où il n’y avait pas de grand port, notamment pour éviter de se retrouver face à une résistance importante. »


La réussite permet d’ailleurs de prendre des notes pour la suite de la guerre. « On a appris beaucoup en Sicile, estime M. Landry, ce qui permit de mieux préparer le débarquement en Normandie. C’est une grande répétition pour le 6 juin 1944. On en a tiré des leçons importantes. »


Le succès initial tient aussi en bonne partie à un coup de chance. Dans les semaines ayant précédé l’opération Husky, les Britanniques déguisent un homme mort en officier des services spéciaux. On accroche à son poignet une mallette qui contient des documents stipulant que l’attaque sera menée du côté de la Grèce. La Sicile ne serait qu’un leurre. Le corps est largué par un sous-marin non loin des côtes espagnoles et repêché. Les Allemands croient cette information. Ils concentrent des troupes sur le territoire grec, au détriment de la Sicile.


Durs combats


Les semaines qui suivent le débarquement s’avèrent plus difficiles. Les Italiens comptent plus de 200 000 hommes dans la région, et les Allemands 40 000. Ce sont surtout ces derniers qui opposent la plus forte résistance. Au total, il faudra 38 jours pour prendre le contrôle de toute la Sicile. Au final, les Alliés déplorent 5500 morts, dont 562 Canadiens. Allemands et Italiens cumulent 30 000 morts ou disparus.


À la lutte acharnée pour chaque village s’ajoute « une véritable bataille » entre l’« impulsif » général américain George Patton et le « méthodique » général britannique Bernard Montgomery, rappelle Rémi Landry. Patton doit en théorie protéger le flanc ouest des Britanniques pour leur permettre d’avancer sur Palerme, au nord. Mais le général américain, chauvin et compétitif décide de prendre la ville, au prix de sacrifices humains importants. C’est aussi lui qui entre le premier dans la dernière ville de Sicile à tomber, Messine. « L’objet de la guerre n’est pas de mourir pour son pays, mais de faire en sorte que le salaud d’en face meure pour le sien », répétait Patton.


Si Messine est conquise le 17 août, les troupes qui avancent à travers l’Italie dès septembre mettent des mois à vaincre les Allemands, après la reddition des Italiens. Les Alliés entrent finalement dans Rome le 5 juin 1944, la veille du débarquement en Normandie. La victoire finale est totalement éclipsée par ce qui se passe sur les côtes de la Manche.


Mais pourquoi est-ce que le débarquement en Sicile, une grande réussite d’un point de vue militaire, a-t-il été relativement oublié ? « Ce débarquement n’a pas mis fin à la guerre, insiste Rémi Landry. Il suivait une longue campagne en Afrique du Nord, qui a pris beaucoup d’espace. Il a aussi précédé celui de la Normandie, qui a contribué largement à mettre fin à la guerre. Mais c’est un grand fait d’armes et on ne donne pas assez de crédit au débarquement en Sicile. »


Encore aujourd’hui, on en fait peu cas. Même si cette année marque le 70e anniversaire du débarquement, les commémorations annoncées par le gouvernement Harper sont loin d’avoir l’ampleur de celles organisées pour souligner le 100e anniversaire de la guerre de 1812, qui a opposé les États-Unis à l’Empire britannique.

8 commentaires
  • Marie-Claude Lefrancois - Inscrite 10 juillet 2013 05 h 50

    Surf and turf

    La vraie douleur est contagieuse, et c'est le propre de l'humain de vouloir l'atténuer et de lui apporter un secours rapide. Cette propriété révèle le positif en chaque humain. Profiter des douleurs d'une diversion pour s'introduire ailleurs est d'une ignominie sans nom. Pourquoi nommer l'immonde, d'ailleurs? Dans ses cavernes obscures, ne lui donnons même pas l'impression d'être digne d'un écho.

    • Denis Marseille - Abonné 10 juillet 2013 06 h 45

      beau charabia!

  • Guillermo Navarro Garcia - Inscrit 10 juillet 2013 09 h 06

    Débarquements oubliés

    Le débarquement au Maroc (Britaniques et Américains) en novembre 42 et celui de Provence en août 44 (Français et Américains) sont également très souvent oubliés.

  • Marc Provencher - Inscrit 10 juillet 2013 09 h 13

    Don Calò et les autres...

    @ «Ainsi, pas moins de 160 000 soldats américains, britanniques et canadiens sont mobilisés pour mener cette attaque sur plusieurs plages du sud-est de la Sicile.»

    Vous oubliez la Navy australienne. (Notamment, les 21e et 22e flottilles de déminage).

    Il est important aussi de rappeler - comme le feront Leonardo Sciascia, écrivain sicilien spécialiste de la Mafia, et son ami le fameux réalisateur Francesco Rosi - qu'au fil de la difficile progression des troupes alliées, la Cosa Nostra s'installa à la tête de plusieurs villes libérées, notamment à Villalba où Don Calò (Calogero Vizzini), capomafia notoire, fut nommé maire par les Alliés. (Le fascismo ne pouvant tolérer quelque autre forme d'organisation que lui-même, la Cosa Nostra avait été sérieusement ébranlée dans les années 30 par le policier Cesare Mori dit "le Préfet de fer", bien qu'il fut lui-même muté par Mussolini vers la fin, quand il commença à s'intéresser aux liens entre la mafia et les sections locales du "parti" fasciste).

  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 10 juillet 2013 11 h 49

    Mafia

    Suite à la collaboration des mafiosis siciliens qui ont permis ce débarquement, les USA après la guerre, leur ont permis de s'installer chez eux pour agrandir leurs champs d'activité. On voit où ça a mené.

    • Marc Provencher - Inscrit 10 juillet 2013 14 h 35

      C'est vrai aussi qu'il y a beaucoup de spéculation et de disputes entre historiens à ce propos. Ainsi l'idée que Lucky Luciano fut libéré prématurément de sa prison américaine - par le gouverneur qui s'était tant désâmé pour le mettre à l'ombre du temps qu'il était procureur, Thomas E. Dewey ! - pour "services rendus" par Cosa Nostra lors du débarquement en Sicile, semblait coller aux faits - pourquoi diable libère-t-on cette mortifère anguille si difficile à attraper? - mais reste chaudement débattue par les spécialistes italiens de la mafia. Bref, ce n'est pas sûr ni dans un sens ni dans l'autre.

      Il faut comprendre qu'il y a aussi là un arrière-plan de Guerre froide naissante: le Parti communiste italien tendait à s'approprier abusivement l'antifascisme, pour servir de rampe de lancement à la Révolution ; et vice-versa, les Britanniques et Churchill - influencés par Mussolini, avec qui les ponts furent coupés hélas bien tard - tendaient à prendre abusivement pour "communiste" toute la résistance antifasciste italienne, fût-elle démocrate-chrétienne, libérale, monarchiste-constitutionnelle ou "azionista", ce qui servait évidemment (et absurdement) le but poursuivi par les communistes d'apparaître comme "le" protagoniste de la Résistance.

      L'idée était que le "vide" créé par l'effondrement du fascisme, surtout à partir de "l'Armistice court" signé par le général Badoglio (8 septembre 1943), créait une occasion que les communistes, réels ou supposés, allaient saisir. Traiter avec la mafia aurait donc été vu comme un moyen de barrer la route au communisme.

      C'est pour la même raison que les Américains ont très brièvement supporté le petit mouvement séparatiste sicilien. Mais plus encore que les Américains, les Britanniques croyaient que l'Italie d'après-guerre allait tomber aux mains des communistes, peur d'autant plus intense que "communistes" étaient les démocrates chrétiens, le Parti d'Action, les libéraux, les sociaux-démocrates, etc).

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 10 juillet 2013 17 h 18

      Merci M. Provencher pour ces précisions. J'avais été mis au parfum de ces mouvements politiques par les livres de Jacques Kermoal, dont L'Onorata Societa, 1971.

      Il est quand même intéressant de constater que la Sicile et ses Siciliens sont présents au Québec, comme l'a confirmé la Commission Charbonneau.

  • Nicolas Bouchard - Abonné 10 juillet 2013 14 h 49

    Oubliée car jugée inutile

    Certains « experts » regardèrent les résultats de l'opération Husky et conclurent qu'elle bafoue les principes de base de la guerre de manœuvre. Les alliés attaquèrent de front les italiens et les allemands bien installés en Sicile. Ces derniers réussirent à se replier en Italie en bon ordre, les Alliées devenant « maîtres» de la Sicile et de sa destruction. La Sicile s’avéra simplement une autre bataille d’usure où les alliés démontrèrent qu’ils ne pouvaient gagner que par la supériorité numérique et qu’en saignant leurs ennemies (et eux-mêmes) à blanc.

    Certains spéculent qu’un débarquement au sud de l’Italie aurait été beaucoup moins couteux en vie et en matériel pour les alliés en plus de transformer la Sicile en prison pour des dizaines de milliers de soldats de l’axe. Exactement comme les Américains l’ont fait avec les bases japonaises dans le Pacifique. Il est difficile de dire si un tel débarquement aurait été possible ou réussi mais il aurait au moins eu le mérite d’essayer autre chose que la bonne (mauvaise) vieille formule d’échanger les vies de ses soldats contre celles de nos ennemies.

    Nicolas Bouchard