Explosions à Lac-Mégantic - «Il y aura d'autres victimes»

L'enquête ne peut progresser tant et aussi longtemps que les flammes brûlent encore, ce qui était toujours le cas à 22h samedi.
Photo: - Le Devoir L'enquête ne peut progresser tant et aussi longtemps que les flammes brûlent encore, ce qui était toujours le cas à 22h samedi.

Lac-Mégantic — Plus de vingt heures après le déraillement et l'explosion d'un train de la compagnie Maine, Montreal and Atlantic Railway inc. qui a ravagé tout le centre-ville de Lac-Mégantic, le bilan est toujours d'un décès, mais il s'alourdira, a prévenu en fin de soirée le lieutenant de la Sûreté du Québec Guy Lapointe.

Le lientant Lapointe demande aux citoyens patience et indulgence devant une enquête qui ne peut progresser tant et aussi longtemps que les flammes brûlent encore, ce qui était toujours le cas à 22h samedi.

«Je vais demander aux gens d'être patients, je sais qu'ils attendent. Chose certaine, nous avons un décès de confirmé et on s'attend à ce qu'il y en ait encore d'autres. Mais on s'attend aussi à ce que le bilan des personnes disparues dépasse celui des décès», a expliqué M. Lapointe.

En appelant la ligne téléphonique dédiée à la communication entourant les victimes, il arrive en effet que la même personne soit signalée plus d'une fois, ou encore que de présumés disparus soient fort heureusement en vacances. «Cet exercice est fastidieux. C'est pour ça qu'on ne peut pas s'avancer sur les chiffres», a expliqué le lieutenant de la SQ, qui refuse pour l'heure aussi de s'avancer sur la séquence exacte des événements tragiques: nombre d'explosions, cause, etc.
 
Une scène de destruction
 
Cet ultime bilan des autorités — SQ, service des incendies et Ville de Lac-Mégantic — a permis d'apprendre du nouveau: entre autres, que le centre historique de Lac-Mégantic est complètement détruit, comme a expliqué Denis Lauzon, chef du Service des incendies de Lac-Mégantic, parlant d'une «scène de destruction». 
 
«La bibliothèque, les archives de la Ville, les bâtiments ancestraux, tout est détruit», a-t-il expliqué en évoquant une trentaine d'édifices, autour desquels 125 hommes s'affairaient toujours. Leur objectif prioritaire est encore de refroidir cinq des 73 wagons de la MMA Railway toujours enflammés, et donc à haut risque d'explosion. Voilà ce qui empêche les enquêteurs de pénétrer la scène et de pouvoir procéder à un bilan des victimes, entre autres choses. Le quadrilatère détruit fait 2km2, a-t-il dit. «C'était un feu d'une force incroyable», a expliqué M. Lauzon. «Les arbres sont complètement brûlés, il n'y a plus d'herbe nulle part, les autos sont carbonisées sur la rue, c'est une scène de destruction.»
 
M. Lauzon a également confirmé que le train avait d'abord fait un arrêt à Nantes, ville voisine à travers laquelle le train est passé avant de démarrer sa course folle à la fin de la soirée de vendredi, et que les pompiers de Nantes ont dû intervenir pour stopper un incendie sur ce train vers 23h30. M. Lauzon a toutefois été stoppé aussitôt dans son élan par le lieutenant Lapointe, qui a reprécisé qu'aucun détail de l'enquête en cours ne pouvait être révélé.

Il y a toujours un mystère entourant le fait que le train ait apparemment été arrêté pour une situation problématique à Nantes, pour repartir tout seul, sans conducteur, vers Lac-Mégantic, causant la tragédie que l'on sait. Le chauffeur sera interrogé, a confirmé la SQ.

Entre 1500 et 2000 personnes avaient été évacuées en milieu d'après-midi, pour des raisons de sécurité évidentes, mais aussi parce que la présence de contaminants dans l'air (des HAP, hydrocarbures aromatiques polycycliques) a entraîné l'évacuation de tout le secteur Fatima. Les sinistrés sont redirigés vers la polyvalente Montignac, où un quartier d'urgence a été établi.

Des représentants de divers ministères ont indiqué que plusieurs équipes d'intervention étaient déployées sur place, non seulement pour assurer la sécurité des citoyens, mais également pour s'attaquer aux émanations toxiques et au déversement de carburant dans la rivière Chaudière.

Bris d'une conduite d'eau
 
La mairesse de Lac-Mégantic, Colette Roy-Laroche, avait une autre triste nouvelle pour les citoyens: en raison du bris d'une conduite d'eau importante dans le quadrilatère sinistré, l'eau potable manque à Lac-Mégantic. Quatre camions-citernes devaient être postés toute la nuit à divers endroits stratégiques de la ville — axes nord et sud, école secondaire, hôpital — pour alimenter les citoyens. Les pompiers ne sont pas touchés par cette pénurie, car ils puisent l'eau du lac pour éteindre les flammes.
 
La Sûreté du Québec se proposait de patrouiller ardemment les secteurs évacués cette nuit pour prévenir le pillage. Deux personnes ont été appréhendées samedi pour intentions malveillantes. 
 
Le premier ministre Stephen Harper a prévu s'arrêter à Lac-Mégantic au cours de la journée de dimanche. Si les pompiers ont réussi à refroidir les cinq wagons problématiques au cours de la nuit, la scène de la tragédie sera enfin accessible, et pour les enquêteurs et pour les secouristes.

Un silence angoissant

Combien de gens sont prisonniers du quadrilatère touché? Peu de choses ont filtré depuis l'accident survenu en pleine nuit, alors que la fête battait son plein semble-t-il dans café-pub Musi-Café de la rue Frontenac. «C'était la fête de Stéphane», raconte une femme de Lac Drolet, qui affirme que tout le monde ici, dans cette ville de 6000 habitants, se connaît. «Il y avait une fête pour lui hier au Musi-Café.» Combien de fêtards au juste? On ne sait.
 
Au McDonald's de Lac-Mégantic, tous les employés sont venus en renfort du village voisin de St-Georges samedi, car la majorité des travailleurs de la place sont touchés par le drame. À l'église de la Rue Principale, un mariage devait avoir lieu aujourd'hui. Mais le fiancé ne répond pas à l'appel. Les villageois essaient de deviner qui faisait quoi hier. «Le p'tit Michel, c'est sûr qu'il était sorti. Et sa mère qui se bat avec un cancer ces jours-ci, c'est son fils unique.» 
 
«Tout le village est touché, tout le monde, tout le monde se connaît», dit cette jeune femme en scrutant l'un des wagons arrosés à trombes d'eau par les pompiers au bout de la rue. Sur un balcon, un homme pleure. «Sa blonde était sortie en ville hier soir.» Partout où on passe, quelqu'un attend des nouvelles d'un proche.

Un couple essaie de s'approcher de la scène, comme si des réponses allaient surgir. Hier, l'homme et la femme devaient sortir en ville, mais lui était trop fatigué. Ils ont changé de plan. «Il nous a sauvé la vie», dit son amie.
 
Alors que le Nord brûle sous les feux de forêt, que Calgary se remet à peine d'inondations dévastatrices, Lac-Mégantic se croyait à l'abri d'un drame. «On pense pas à ça, et puis tout à coup, on a ça en pleine face. Qui aurait pu dire ça hier?»
 
Sur la Rue Principale, ils viennent de croiser une connaissance en larmes. L'homme était au Musi-Café hier jusqu'à 12h30. Il a décidé d'aller se coucher, mais a laissé sa douce derrière lui. «Il est sûr qu'il va devoir enterrer sa blonde.»

Pauline Marois sur place

Lors d'un point de presse tenu peu avant 19 h, sur les lieux du drame, Mme Marois a offert à la population de Lac-Mégantic solidarité et réconfort et salué le courage de la mairesse Colette Roy-Laroche.
 
Avouant son sentiment de désolation devant la situation, Mme Marois a aussi félicité les équipes qui sont à pied d'oeuvre, «pour la qualité de leur travail», se disant très satisfaite de ce qui se passe à Lac Mégantic.


Avec La Presse canadienne

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