Dans les coulisses de l'actualité - Matricule 728 sous pression

<strong>22 h 33 </strong>Angle Sainte-Catherine et Saint-Hubert, la policière Stéfanie Trudeau, connue sous son numéro de matricule 728, montre un visage des plus tendus.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir 22 h 33 Angle Sainte-Catherine et Saint-Hubert, la policière Stéfanie Trudeau, connue sous son numéro de matricule 728, montre un visage des plus tendus.

Dans l’univers trépidant des actualités, un jour emporte l’autre, sans grande possibilité de flâner trop longuement autour d’une nouvelle. Et pourtant, il y aurait parfois tellement à dire ! Le Devoir vous propose une incursion dans les coulisses de l’actualité, en revisitant certains moments forts relatés par nos photoreporters et journalistes. Arrêt sur image.

Soirée du 20 mai 2012. Montréal vibre sous les pulsations les plus fortes du printemps étudiant. Un long serpent de manifestants a quitté la place Émilie-Gamelin, rue Sainte-Catherine, comme chaque soir. « Ç’a été une des grosses manifs de soir, celle-là », se rappelle la photoreporter Annik MH de Carufel, qui manie la lentille pour Le Devoir.

Grosse manif, car les tensions entre manifestants et policiers étaient à leur comble, donnant lieu ici et là à des interventions plus musclées, des méfaits, des arrestations. Jacques Nadeau, photojournaliste qui a arpenté la rue de jour et de nuit pendant tout le conflit étudiant, le confirme : cette soirée-là était « électrique ». « On ne sait pas trop ce qui s’était dit ou passé du côté des policiers, mais c’est la soirée où on a vu le plus d’agressivité dirigée vers des citoyens, souvent des gens qui étaient là, simplement, et qui n’avaient rien fait. » Ce soir-là, il n’était pas rare de voir des policiers ramener des collègues à l’ordre, comme si les cadres habituels ne tenaient plus.

En soirée, Annik a vu au loin des citoyens être plaqués au sol par des policiers, tout près de la place Émilie-Gamelin, où une portion du groupe avait été repoussée par l’escouade antiémeute. Armée de ses appareils, elle a voulu s’approcher.

Mais la photographe fut arrêtée par une première ligne de policiers vêtus de dossards jaunes - les « canaris », en jargon de manifestants - qui interdisaient l’accès à la scène. Dans cette rangée, une policière sortait du lot. « Tout de suite, mon regard, mon instinct, mes sens ont été attirés par cette personne-là. Même à travers la visière de son casque, j’ai vu que quelque chose n’allait pas chez elle. On aurait dit qu’elle hyperventilait. Elle pinçait les lèvres et essayait d’attraper son air. Elle n’allait pas bien. »

 

«Là là, c’est assez!»

Autour, tout est très noir. Équipée de son grand-angle 16-35 mm, Annik n’avait d’autre choix que de vraiment s’approcher de son sujet. Elle a pris une photo. S’est approchée encore. A de nouveau croqué son modèle, toujours mal en point. « J’approchais toujours. Elle ne me regardait pas. Elle fixait au loin, avec un regard vitreux ; c’était comme si elle essayait de se contenir, de se calmer. »

Placée désormais à un mètre de l’agente, Annik fut soudain la cible d’une explosion de colère. « Là, là, c’est assez ! », lui cria la policière, sortant de ses gonds et avançant la matraque comme pour la repousser. « T’as-tu fini d’en prendre, des photos ? » Un supérieur s’approcha alors d’Annik pour lui dire de s’éloigner. « Je ne me suis pas obstinée, raconte Annik. Je leur ai juste dit : « Elle fait son travail. Moi aussi je fais le mien. » Mais je suis partie parce que je savais que je l’avais, ma shot. »

Elle retourna chez elle plus tard, en pleine nuit, traita ses photos et expédia au Devoir le visage crispé d’une policière anonyme sur le bord d’éclater.

Triste gloire

Ce qu’Annik ne savait pas alors, et qu’elle apprit le lendemain avec stupéfaction lorsque les médias et YouTube s’emparèrent de l’affaire, c’est que sa policière mal en point avait déjà éclaté avant d’être redéployée dans cette ligne de « canaris ». En poivrant un groupe de manifestants qui n’avaient apparemment rien fait, le matricule 728, de son petit nom de constable Stéfanie Trudeau, venait d’entrer dans la triste gloire du printemps étudiant.

Cet incident et, quelques semaines plus tard, une arrestation musclée de citoyens du Plateau Mont-Royal, pour laquelle elle fut suspendue et fit même l’objet d’une enquête, ont fait d’elle une célébrité. Annik MH de Carufel ne savait rien de tout cela au moment de s’approcher de cette femme en crise. « Je pense que les photographes de presse ont un sixième sens, confie-t-elle plus d’un an après cette crise sociale. Ça ne s’explique pas, mais c’est là. Chaque fois que je couvre un événement, quelque chose guide mes choix. Et j’ai toujours des choix à faire, à chaque instant, chaque fraction de seconde. C’est cet instinct-là qui détermine où je vais, où je me place, derrière qui, quelle lentille j’ai dans les mains. »

Cette soirée du 20 mai 2012, le radar de photoreporter était bel et bien à l’oeuvre. « Dans une manifestation, le choix est immense. Il y a tellement de choses qui se passent partout et en même temps, tu passes ton temps à décider. Dans cette ligne de policiers, c’est un peu comme si j’avais vu une série de canaris jaunes et un seul vilain canard noir. Les autres étaient inintéressants, ils faisaient leur job, c’est tout. Mais elle, elle avait quelque chose d’humain qui ressortait. Que je sache ou non le background de cette femme-là [et Annik, à ce moment-là, n’en avait pas la moindre idée], ça ne compte pas. Moi, ce qui m’attire, c’est ce qui l’habite au moment où je la vois. »

En regardant sa photo aujourd’hui, elle ressent, devant cette bouche pincée, cet air crispé, toute la tension mal contenue chez la policière. Le matricule 728 sous haute pression.

Depuis ce temps…

Les frasques de la policière Stéfanie Trudeau ne se sont pas arrêtées à cette soirée poivrée de manifestation. En octobre, elle fut suspendue à la suite d’une arrestation musclée dans un immeuble de l’avenue Papineau. L’opération fut filmée et enregistrée. Son ton, son attitude, ses propos très crus ont suscité l’indignation et enflammé les médias sociaux. En février dernier, la femme de 40 ans a dû comparaître au Palais de justice de Montréal après avoir tenu des propos menaçants à l’endroit de collègues. Elle fut relâchée sans accusation, mais traitée à l’hôpital. Le matricule 728 est toujours suspendu avec solde et en suivi psychiatrique. L’enquête est toujours en cours au bureau du Directeur des poursuites criminelles et pénales.

10 commentaires
  • Louis Gérard Guillotte - Inscrit 6 juillet 2013 06 h 22

    Qui nous sommes?

    Depuis le fameux Samedi-de-la matraque,lors de la visite de la reine du Canada à
    Québec au milieu des années 60 et,sans m'étendre sur la répression policière du syn-
    dicalisme lors de la grève minière d'Abestos peu avant;sur 53 ans donc! de participa- tions occasionnelles à ces manifestations du peuple dans la rue,et surtout de 53 ans
    d'observations du comportement de nos "tontons mâcoutes à la Duvalier" à la solde des Politiques d'alors et lors de ces ultimes expressions de démocratie-directe,au bout de ces années je confirme ce que nous prétendions:le Québec minimus est en-
    core et facilement un État policier.

  • Solange Bolduc - Inscrite 6 juillet 2013 10 h 18

    "une série de canaris jaunes et un seul vilain canard noir.."

    Dans cette ligne de policiers, c’est un peu comme si j’avais vu une série de canaris jaunes et un seul vilain canard noir. Les autres étaient inintéressants, ils faisaient leur job, c’est tout. Mais elle, elle avait quelque chose d’humain qui ressortait. Que je sache ou non le background de cette femme-là [et Annik, à ce moment-là, n’en avait pas la moindre idée], ça ne compte pas. Moi, ce qui m’attire, c’est ce qui l’habite au moment où je la vois. »

    Beau témoignage Annik ! C'est ce qu'on appelle être vraiment artiste ou visionnaire !

    Merci !

  • Solange Bolduc - Inscrite 6 juillet 2013 10 h 24

    Le côté humain

    Ce qui ressort de ces photos c'est le côté humain, aussi des policiers !

    Une objectivité qui ne se dément pas !

    Bravo au Devoir !

  • Tony Emond - Inscrit 6 juillet 2013 12 h 08

    Est-ce qu'il y a une autre job...

    ...ou quelqu'un peut prendre quelqu'un complètement innocent d'assaut avec une arme comme le cayenne, proférer des menaces de violence contre ses collègues, et se retrouver en vacances payées pour plus d'un an avec une presque garantie de n'avoir aucun trouble légal et de garder son emploi?

    Moi je ne peux vraiment plus faire confiance aux officiers du SPVM et je fais ce que je peux pour n'avoir aucune interaction avec eux. On ne sait jamais si on va se retrouver en face de quelqu'un qui n'a besoin que d'un mot mésentendu pour péter une coche, et on sait bien qu'ils savent tous qu'ils ont immunité contre n'importe quelle prosécution.

  • p-f rivest - Inscrit 6 juillet 2013 19 h 28

    "L’enquête est toujours en cours au bureau du Directeur des poursuites criminelles et pénales".....C'est tres long pour des infrations évidentes au yeux de la population.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 6 juillet 2013 21 h 33

      Mais ce que pense la "population" la justice s'en fout, et ma foi c'est bien ainsi.

    • Serge Labossiere - Inscrit 6 juillet 2013 22 h 50

      Oui un peu plus long que lorsqu'on nous donne un ticket douteux et nous dit "sans rire" que nous pouvons toujours le contester si on est pas daccord...

      Ben oui je suis un cave hein...
      Je vais manquer une demi journée de salaire, payer le tien pour te permettre de venir témoigner et celui du juge et de l'avocat de la ville... Maudit beau systeme...

      En passant, Excusez moi de me traiter de cave...

    • Jacques Roussel - Inscrit 7 juillet 2013 13 h 29

      Il y a ce dossier, et les autres? Ceux des abus lors des manifs, celui de la possible collusion dans la fabrication du rapport par les collègues de 728 lors de l'évènement du Plateau ! Les enquêtes internes du SPVM ......

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 7 juillet 2013 21 h 55

      @ Serge : C'est simple, tu apportes ton ticket à un organisme qui collectionne ces tickets et va s'occuper de faire une contestation de groupe. On sauve beaucoup de temps comme ça.