Des routeurs et des hommes

De « Monsieur 3 % » à « La maison de l’amour » en passant par « Le côté obscur de la Force », les réseaux sans fil privés sont baptisés selon l’humeur, les préoccupations, l’humour, l’angoisse, même, de leurs propriétaires.
Photo: Yan Doublet - Le Devoir De « Monsieur 3 % » à « La maison de l’amour » en passant par « Le côté obscur de la Force », les réseaux sans fil privés sont baptisés selon l’humeur, les préoccupations, l’humour, l’angoisse, même, de leurs propriétaires.

« Dieu » existe. Il est à Trois-Rivières entre « CABDD9e756A9 » et « dlink ». À Montréal, « Duffman », personnage festif tiré des Simpson, semble avoir élu domicile près du marché Jean-Talon, pas très loin d’un « singe chanceux », d’un très contemporain « Mister Magouille » ou encore de « Rocco Siffredi », célèbre acteur porno européen dont la présence est perceptible dans l’environnement du quartier Mile-End, à condition toutefois de chercher à se connecter à un réseau Internet sans fil.


La modernité n’est pas avare de surprises. En amenant l’humain à cultiver l’instant, l’exhibitionnisme et l’hyperconnectivité, elle a aussi fait apparaître dans les villes et les campagnes un espace d’expression insoupçonné formé par les milliers de réseaux Internet sans fil qui pullulent désormais pour permettre à l’internaute de base d’assouvir ses nouveaux besoins numériques. Des réseaux privés, provenant de résidences tout aussi privées, baptisés selon l’humeur, les préoccupations, l’humour, l’angoisse, même, de leurs propriétaires et que Le Devoir a décidé de scruter dans les dernières semaines, sur l’île de Montréal, sur la Rive-Sud, à Trois-Rivières ainsi qu’à Québec. Le tout pour dresser un petit portrait sans prétention du présent, par les noms donnés à ces milliers de portes d’accès à l’Internet, souvent avec humour et égocentrisme et parfois philosophie.


Un doute ? Près de l’Université McGill à Montréal, le traqueur de réseaux sans fil - ça se fait à l’aide d’un ordinateur portable ou d’un téléphone intelligent - peut découvrir le réseau « Welcome to the jungle » (bienvenue dans la jungle), qui habilement pose un jugement sur l’univers numérique qu’il permet d’atteindre. « Internet, ça fait plaisir », à Saint-Lambert, « Est-ce la vraie vie ? » ou encore « Cacaphonique » pourraient bien être du même acabit.

 

Des réseaux qui parlent


Communiquer une idée, une impression, un commentaire par le nom de son réseau : la pratique existe, mais elle n’est pas courante. En fait, la majorité des routeurs sans fil dévoilent surtout le nom par défaut - « dlink », « Bell » ou « Videotron » suivi d’un numéro - généré par l’appareil et, par le fait même, le manque d’imagination ou d’intérêt pour la technologie de son propriétaire. Quand ils parlent, certains témoignent de l’actualité comme ce « Pas allé sur le bateau d’Accurso », découvert dans Notre-Dame-de-Grâce (NDG) ou ce « Monsieur 3 % » dans Rosemont, deux références aux « affaires » de corruption dans le monde municipal et politique entrées dans l’imaginaire collectif en passant par la commission Charbonneau.


Ailleurs, ce sont les préoccupations sécuritaires, les intrusions dans la vie privée qui peuvent donner le ton au baptême, comme en témoigne un « Pas touche », sur le Plateau, un « Toxic-Routeur », un « C’est un piège », « Pas à toi » ou « Pas gratuit ». Plus préoccupés, les « RCMP_Monitored » (contrôlé par la GRC), au centre-ville, « SCRS_Surveillance » (pour Service canadien du renseignement de sécurité, les espions fédéraux) dans Hochelaga ou « Sniffer » (analyseurs de données numériques) font référence aux dérives liberticides qui accompagnent la numérisation des rapports sociaux.


Rares, mais amusants, quelques-uns de ces réseaux servent à communiquer avec son entourage : « Hello les voisins » dans Griffintown entre certainement dans cette catégorie, tout comme l’énigmatique « La_bosse_touche_pas_à_mon_réseau », dans NDG et le pas très subtil « On vous entend baiser », dans le quartier Rosemont, qui n’appelle pas de commentaire particulier, mais un constat : « Le sexe est présent partout, il n’est donc pas étonnant de le trouver également là », dans la dénomination des routeurs sans fil, résume Jean-François Chassay, de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. Le Devoir lui a demandé de poser son regard littéraire sur la liste des noms de réseau découvert.s


Le sexe est partout ? Oui, et dans ce nouveau champ de l’expression humaine, on le retrouve même dans des déclinaisons plutôt étonnantes. La preuve par ce « Boobies (.)(.)», qui, en un mot anglais et un agencement de signes de ponctuation, vient exhiber des seins. « Baiser dans l’eau » donne l’impression de faire dans la poésie, mais moins que « La maison de l’amour » - elle est à Outremont - et plus que « Horny-Thorinque », qui montre que l’on peut aimer l’Internet et les jeux de mots vaseux en même temps. À l’ouest du Plateau Mont-Royal, un « Dubisteinschwein » qui veut dire « Tu es un cochon » en allemand, laisse quant à lui assez perplexe.

 

Un « moi » exacerbé


Dans l’ensemble, cette sociologie du nom de réseau vient confirmer un phénomène palpable ailleurs : la dénomination des routeurs n’échappe pas au culte de « je ». Pis, la majorité des réseaux nommés le sont finalement avec le prénom de leur propriétaire, « Margot », « Léa », « Achille » ou l’expression d’un certain territorialisme : « Mon Réseau », « Chez moi », « À moi », « Chez Nous », que l’on retrouve à plusieurs endroits à Montréal, Québec et Saint-Lambert.


Dans ce territoire nombriliste, plusieurs s’affichent même sans pudeur en livrant ainsi sur la place publique, autour de chez eux, leur nom complet par l’entremise d’un « Réseau de Florence Latour », « Réseau de Serge Béliveau » ou encore « La Maison des Morissette ». Le couple aussi y cherche sa place avec ce « Jack et Jill » au centre-ville de Montréal, ce « SebEtVal » sur le Plateau ou ce « Pat et Dal » dans le quartier Saint-Roch à Québec, qui dématérialisent une symbiose. Pourquoi pas !


Quand ce n’est pas le couple, c’est le divertissement qui prime, avec des références nombreuses et variées à la culture populaire, principalement américaine et geek. Des preuves avec « Tatooine », une des planètes de La guerre des étoiles et « Le côté obscur de la Force » qui vient du même univers, avec « USS Entreprise », clin d’oeil à Star Trek, « Bart », probablement des Simpson ou encore « Cotoneyejoe », titre d’une chanson du folklore américain dont la frénésie va comme un gant au réseau Internet.


« Ce qui est étonnant, c’est le peu de références à des individus qui ont marqué le monde de la technologie, dit M. Chassay. Il n’y a pas de “ cyberpunk ”, pas de “ Steve Jobs ”, pas de “ Bill Gates ”, pas de “ 1984 ”, de “ Post-Humanité ” ou de “ Norbert Winer ” [le fondateur de la cybernétique]. On est dans les références adolescentes, ludiques » et finalement plutôt convenues.


Un joli nom de réseau, selon lui, serait d’ailleurs « Franz Kafka », histoire de rendre hommage à l’univers absurde et existentialiste construit par le romancier austro-hongrois et qui colle très bien au monde numérique dans lequel le présent aime de plus en plus se perdre.

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Une taxinomie du wi-fi


En nommant leurs réseaux sans-fil, les humains branchés définissent malgré eux une multitude de territoires sémantiques et sociaux. Petit florilège des noms de réseau rencontrés ici et là…


Les territorialistes…


Mon réseau

Chez moi

Moi

Chez Zouam

Mon réseau

Réseau

Réseau à Moi

Léna

Aurélia

Robichaud

Réseau Lemay

Réseau David Claveau

Maison de Brian

Bobby et Brian

Ginger David

Famille Adams

La Famille Bo


Les technophiles…


Le petit réseau

Autoroute

SuperBonInternet

TurboPower

Sans-fil

SpiderWeb

RéseauDesRéseaux

Virus

Antenne

Table de téléportation

TheInternet

Mr. Roboto

Geekotron

Connectify

 

Les culturels…


USS Entreprise

Marsupilami

JellyBeans

Oh Henry !

Tatooine

GoHabsGo

Caillou

Persepolis

Rapunzel

Twitted Treeline

There is only Japandroids

Tutu

Expos

Astrobase

Astronul

 

Les sécuritaires…


Va voir ailleurs

c’est un piège

Pas la policej

RCMP_Monitored

Réseau Toxique

Toxique_routeur

Invisible

Poisson

Sniffer

 

Les sexués…


boobies (.)(.)

(.Y.)

Baiser dans l’eau

Physiquement

Horny-thorinque

La maison de l’amour

On vous entend baiser

L’étalon

RoccoSiffredi

Thunderbutt

 

Les engagés/informés…


Monsieur 3 %

Pas allé sur le bateau d’Accurso

Mister Magouille

UnPrintemps

Le Bal des escrocs

CarréRouge

Trop cher

PasLeTempsdeNiaiser

 

Les philosophes…


Welcome to the jungle

La vie est un choix

Le bonheur n’existe pas

La vérité est ailleurs

Internet, ça fait plaisir

Ici la Terre

Imagine le fun

Est ce la vraie vie ?

Cacaphonique

 

Les intrigants…


Dieu

La fournaise

Singe Chanceux

Hooligans

Coeur de Lou

Ding a ling

Poulet

Pilon

Voilier

Maman Nounoune

Femme Mystérieuse

Le vieux vélo

Orange Cheetah

Tall Whale

Bananes

GrosseBouse

Pickle

Papillon

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