Tensions sur la rue - Délinquants sur deux ou quatre roues

Une portière qui s’ouvre, un danger qui guette constamment les cyclistes.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Une portière qui s’ouvre, un danger qui guette constamment les cyclistes.

Québec — Petit samedi matin dans la capitale. Sur une entrée d’autoroute, une cycliste s’avance… dans le sens inverse de la circulation. Le phénomène n’est pas répandu, mais il nuit beaucoup à l’image du cyclisme.

Aux États-Unis, le débat passionne. Surtout depuis que le maire de Chicago, Rahm Emanuel, a annoncé qu’il augmenterait les amendes aux cyclistes délinquants.

« Les cyclistes ne sont pas différents et ils ne devraient pas avoir leurs propres règles », avançait alors la blogueuse Sarah Goodyear du webzine Atlantic Cities. « Je n’en peux plus de ces gens qui veulent le beurre et l’argent du beurre. Ils réclament des pistes cyclables, du vélo-partage et des amendes plus sévères contre les automobilistes. Et après, ils roulent allègrement à contresens dans une artère majeure et espèrent que tout le monde va regarder ailleurs. »

Le texte a déclenché des réactions passionnées. Sceptique sur la pertinence des amendes aux cyclistes, une autre blogueuse adepte du vélo en remettait. « Nous nous sommes battus pour avoir une place à table », plaidait Tanya Snyder du Streetsblog Network. « Maintenant que nous y sommes, il faut arrêter de lancer de la nourriture. »


Chez nous aussi, ces tensions sont bien présentes. Récemment, le blogue Limoilou.com publiait une lettre intitulée « Toi, le cycliste fou ». « Je vis en ville, je suis un piéton souvent accompagné d’enfants. Et j’ai deux mots à te dire, toi, le danger public. Toi qui ne respecte [sic] pas les règles de la sécurité routière et qui représente [sic] un danger pour les autres comme pour toi-même. »


Interpellée à ce sujet, la présidente de Vélo Québec Suzanne Lareau concède que les délinquants nuisent à l’image du vélo et qu’elle s’en fait parler souvent. « Beaucoup de cyclistes ont commencé leur “carrière” de cycliste dans une jungle urbaine », dit-elle. « Mais il faut passer à une autre étape. »


Pour le responsable de la recherche chez Vélo Québec, Marc Jolicoeur, les critiques sont injustes. « Quand on voit un automobiliste faire une connerie, on dit que c’est un “moron” [sic], mais quand on voit un cycliste faire une connerie, on dit qu’il ne devrait pas faire ça. »


La carotte ou le bâton?


Au fait, quel est le pourcentage des délinquants au sein de la population cycliste ? Six sur dix affirment respecter les feux rouges, mais qu’en est-il dans les faits ? On l’ignore. Ce qu’on sait, en revanche, c’est que les constats d’infraction imposés aux cyclistes ont augmenté de 46 % en trois ans à Montréal.


Or, selon Mme Lareau, ça ne veut pas dire grand-chose. « On ne donne pas les tickets aux bonnes personnes », dit-elle. Beaucoup de cyclistes à Montréal reprochent d’ailleurs à la police de faire des « pièges à tickets » pour attraper les cyclistes (voir notre blogue sur le sujet). « Qu’ils pénalisent les comportements les plus dangereux », plaide Mme Lareau. « La personne qui roule à fond la caisse sur une rue à contresens, celle qui se faufile entre les voitures à un feu rouge achalandé. C’est sûr que ceux-là sont durs à attraper, mais ce n’est jamais eux qu’on vise. »


D’autres partisans du vélo plaident par ailleurs qu’en Europe, on a réussi à intégrer les vélos sans recourir à la méthode dure. Spécialiste des questions de circulation à McGill, le chercheur Luis F. Miranda-Moreno concède qu’il y a un « gros problème d’infractions », mais croit que le problème réside dans l’aménagement même des rues. « On vient de finir une étude qui démontre qu’à Montréal, plus on fait attendre les piétons, plus la probabilité qu’ils se lancent sur un feu rouge est grande », dit-il. Un sondage mené en 2010 par la SAAQ montre aussi l’importance des contraintes. Ainsi, parmi les cyclistes qui roulent à l’occasion sur les trottoirs, 33 % disent le faire en raison de l’absence de pistes cyclables ou de voies pour vélos. Un autre tiers le fait parce que la circulation automobile est trop intense, et dans les deux cas, on invoque la sécurité.


M. Miranda-Moreno explique que dans une autre enquête, il a démontré qu’il y avait 28 % moins d’accidents de vélo sur les pistes cyclables que sur des rues ordinaires équivalentes. Moins coûteux que les travaux d’infrastructures, l’ajout de feux destinés spécifiquement aux vélos et le marquage au sol (les « sas vélo ») ont aussi un impact immédiat, ajoute-t-il.


Autre enjeu, et non le moindre, l’information. Beaucoup de cyclistes ignorent par exemple qu’il est interdit de circuler sur les trottoirs ou tous feux éteints le soir. Quant aux signes que doivent faire les cyclistes avec les bras avant de tourner, 11 % des gens disent qu’ils les omettent par méconnaissance de la règle, selon le sondage de la SAAQ.


Et l’ignorance est de part et d’autre, selon Jean-Marie De Koninck de la Table de la sécurité routière. « On dirait que les automobilistes ne savent pas quoi faire avec les cyclistes. Le premier réflexe qu’ils ont quand ils en voient un est de le dépasser alors qu’ils devraient plutôt ralentir. » Pour lui, c’est une question d’habitude. « S’il y avait plus de cyclistes, il y aurait moins d’accidents. »


Pourquoi ne pas lancer des campagnes d’information comme le fait la SAAQ avec ses campagnes-chocs sur l’alcool et les messages textes au volant ? M. De Koninck croit que ce serait intéressant parce que ces publicités ont beaucoup d’impact. Mais à la SAAQ, on concentre les coûteuses publicités télé sur les plus grandes causes de décès comme l’alcool et la vitesse au volant.


En avril, l’organisme a quand même diffusé une pub à la radio pour inciter les conducteurs à partager la route davantage. Or les publicités ciblant directement les cyclistes ne figurent pas dans les plans.


En attendant, Vélo Québec produit les siennes, mais avec des moyens de diffusion modestes. « C’est un excellent moment pour aborder ça mais il n’y a personne qui veut mettre de l’argent là-dedans », avance Mme Lareau. Et si les budgets étaient disponibles, de quoi faudrait-il parler en priorité ? « Respecter les feux rouges et la vitesse », répond d’abord Mme Lareau. « Je suis désolée, mais en ville, on ne roule pas à 30 kilomètres-heure. La ville, c’est plein d’interactions. Si vous roulez trop vite, vous n’avez plus le temps de réagir à une action impromptue. » L’autre écueil est la visibilité. « Seulement le quart des cyclistes qui roulent le soir au Québec ont de l’éclairage sur leur vélo. C’est pourtant obligatoire depuis trente ans. »

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Le plan du maire de Chicago

À Chicago, les amendes imposées aux cyclistes sont de 25 $. Or avec la réforme du maire Rahm Emanuel, elles doubleraient et pourraient s’élever à 250 $ dans les cas les plus graves. Du côté des automobilistes qui blessent des cyclistes en ouvrant leur portière, l’amende double pour passer de 500 à 1000 $. Aussi controversée soit-elle, la décision du maire de pénaliser aussi les cyclistes pourrait faire accepter plein de mesures pro-vélo. En effet, la hausse des pénalités s’inscrit dans un vaste plan visant à faire de Chicago la destination chouchou des cyclistes. Au programme : ajout de 160 kilomètres de pistes cyclables en quatre ans et divers changements aux règlements. Ainsi, on veut permettre aux cyclistes de rouler sur les trottoirs dans certains cas exceptionnels. On accorde aussi aux bus qui circulent dans les voies réservées le droit de déborder sur l’autre voie s’ils souhaitent dé- passer un cycliste de façon sécuritaire. Enfin, comme au Québec, les deux-roues n’auraient plus l’obligation d’emprunter la piste cyclable lorsqu’il y en a une.
46 commentaires
  • Clément Doyer - Inscrit 8 juin 2013 05 h 37

    Amsterdam, le paradis du cycliste

    À Amsterdam, le cycliste a priorité sur l'auto et sur le piéton. Les choses sont claires et tout le monse se tasse! Quand tu entends la clochette, dring dring, tu sautes à coté parce que ça va faire mal si le ou la cycliste qui arrive sur son vélo lourd te frappe.
    Il y a beaucoup plus de cyclistes à Amsterdam que d'autos et même de piétons. À cause de son infrastucture, ses canaux, ses ponts, ses rues très étroites, c'était la seule solution.

  • François Dugal - Inscrit 8 juin 2013 08 h 04

    Sur deux roues et deux pieds

    Entant que marcheur et cycliste, ça fait plusieurs fois que je viens à deux cheveux de ma faire happer par un automobiiste qui ne respecte pas le code de la route; ça m'est arrivé encore hier
    Les forces policières sont totalement insensibles à ce genre d'infraction et ne font AUCUN effort pour les sanctionner: est-ce parce que n'est pas assez payant$?
    Les policiers auraient-ils l'obligeance de sortir des leur douillette auto-patrouille pour se mêler aux citoyens qu'ils sont cencés protéger?

  • Claude Paré - Abonné 8 juin 2013 08 h 20

    Et le code de la route?

    Le principal responsable de cette situation est le Code de la route qui n'assigne aucun espace défini à la bicyclette si ce n'est à la droite ou à l'extrême droite de la chaussée. Le cycliste se trouve coincé entre les automobiles garées à droite, à risque à tout moment de voir s'ouvrir une portière, et les automobilistes à gauche. S'il s'éloigne de la droite pour éviter la portière il peut être dangereusement frôlé à gauche par les automobilistes.

    Le vélo dans ces conditions n'est pas considéré comme un véhicule à part entière et sa conduite est extrêmement périlleuse. Le cycliste est toujours aux aguets et doit constamment anticiper les actions des automobilistes d'où son mode de conduite proactif. De plus, le mode de propulsion «humain» du vélo oblige le cycliste à écourter le plus possible ses arrêts. D'où ce comportement particulier des cyclistes auquel devrait s'adapter le Code de la route.

    On devrait modifier le Code de la route pour permettre aux piétons et aux cyclistes un simple ralentissement à l'arrêt et un court arrêt à la lumière dans les rues secondaires. Dans certaines rues secondaires à certaines heures on devrait permettre aux cyclistes d'occuper le centre de la chaussée.

    Je fais des dizaines de milliers de kilomètres de route en automobile et des milliers de kilomètres en vélo chaque année et je puis assurer qu'en tout temps les automobilistes sont beaucoup plus dangereux que les cyclistes. Les erreurs ou contraventions de l'automobiliste sont rarement sanctionnées et potentiellement mortelles.

    Faire du vélo en ville est toujours au risque de sa propre vie et de sa propre sécurité. Il vaut mieux passer sur une rouge dans une rue bien dégagée à gauche et à droite que de partir sans faire attention à la lumière verte. Il faut demander une modification du code de la route, des campagnes très agressives de contrôle des comportements des automobilistes et des campagnes constantes de sensibilisation des automobilistes.

  • François Marquis - Inscrit 8 juin 2013 08 h 26

    Qui est-ce qui risque sa vie là-dedans ?

    La pente douce à Québec vous connaissez ? Il y a une voie réservée au cycliste. L'autre jour, un automobiliste impatient s'engage sur la voie cyclable pour contourner une voiture qui souhaitait tourner à gauche. Ce jour-là, j'ai bien failli perdre la vie. Que devrais-je dire ? « Moron »? Ou « Il n'aurait pas du faire ça » ?

    Il y a deux ans, je suis entré dans le flanc avant d'une voiture, roulé sur le capot et me retrouvai sur mon séant de l'autre côté, le tout alors que je roulais sur une voie réservée au vélo. Le monsieur entrait dans son stationnement résidentiel. Il a simplement négligé de regarder si un cycliste était en progression sur cette voie.

    Outre le fait que certains cyclistes ont des comportements téméraires, les infrastructures urbaines ne sont tout simplement pas adaptées pour le cyclisme à Québec. Je suis de ceux qui vont travailler à vélo, et ce, pour plusieurs bonnes raisons, mais du centre-ville à l'Université Laval, impossible de faire le trajet sans mettre ma vie en danger.

    Je ne suis pas le seul à connaître des mésaventures en raison d'infrastructures inadéquates. J'en connais plusieurs à qui c'est arrivé. Ils sont trop nombreux dans les pouvoirs publics à considérer le vélo comme un loisir et non comme un véritable moyen de transport. À quand une volonté politique, monsieur le maire ?

    • Jacques Morissette - Inscrit 9 juin 2013 07 h 55

      Aussi, indépendamment des gestes qui se posent autant des voitures que des vélos, il semble y avoir un préjugé dans l'esprit de certains automobilistes qui pense que les conducteurs de vélos sont des pauvres. De fait, par manque de culture de ceux-ci, je pense que certains automobilistes voient les vélos avec des yeux de petits bourgeois.

  • Jean Richard - Abonné 8 juin 2013 08 h 40

    Délinquance ou savoir-vivre ?

    Le problème en est-il un de délinquance ou simplement de savoir-vivre ?

    La délinquance est un concept élastique. Pour certains, tu deviens un délinquant dès que tu contreviens à un règlement. On en vient vite à un usage abusif du mot et c'est ainsi qu'on va qualifer de délinquant le piéton qui traverse entre deux intersections alors que c'est souvent l'endroit le plus sûr pour le faire, quoi qu'en dise le code de la sécurité routière.

    Vu ainsi, s'il fallait faire un concours de délinquance entre piétons, cyclistes et automobilistes, ce dernier n'aurait aucune chance : rouler à 51 km/h quand la limite est à 50, c'est contrevenir au CSR. Et comme plus de 95 % des automobilistes roulent au-dessus de la vitesse permise, le calcul est facile à faire.

    Le respect aveugle du CSR n'est pas une garantie de bonne conduite, surtout que ce code a été fait sur mesure pour les automobilistes, avec bien peu de considération pour les piétons et les cyclistes. Et quand les flics se servent du CSR pour tendre des pièges à contraventions, ils n'aident en rien à l'amélioration de la sécurité routière. Et comme on peut avoir son permis de conduire à 16 ans et que par la suite, on peut conduire une bagnole jusqu'à 75 ans sans jamais avoir à démontrer la mise à jour de ses connaissances en matière de CSR, ça ne fait pas sérieux. Pas étonnant que les gens ne le prennent pas au sérieux ce CSR.

    Il y a un code qui n'est pas écrit et dont le respect des règles s'appelle le savoir-vivre. En matière de savoir-vivre, il n'y a pas de différence entre un piéton, un cycliste et un automobiliste : il fait trop souvent défaut, peut importe la façon de se déplacer. L'impact du manque de savoir-vivre risque toutefois d'avoir des conséquences plus importantes s'il se fait à sens unique de l'automobiliste vers le cycliste et le piéton, et du cycliste vers le piéton. Idem à l'intérieur d'un même groupe : une collision entre deux piétons a moins de conséquences qu'une collision entre deux cyclis

    • Jean Boucher - Inscrit 8 juin 2013 12 h 55

      Bravo pour votre commentaire. Si on commencait toutes et tous par respecter l'actuel Code de la sécurité routière. Sinon que la police l'applique sérieusement.