Sur deux roues au royaume de l'automobile

Respecter le Code de sécurité routière ? Pas toujours facile pour les cyclistes : rue Président-Kennedy, à Montréal, la signalisation oblige à virer à gauche, mais la piste cyclable, elle, continue tout droit…
Photo: - Le Devoir Respecter le Code de sécurité routière ? Pas toujours facile pour les cyclistes : rue Président-Kennedy, à Montréal, la signalisation oblige à virer à gauche, mais la piste cyclable, elle, continue tout droit…

Montréal est considérée comme une des meilleures villes cyclistes en Amérique du Nord, mais qu’en est-il de Québec ? Notre journaliste, qui se déplace à vélo été comme hiver, est allé rouler dans la Vieille Capitale. Récit d’un périple sur deux roues dans une ville conçue pour les voitures.


Dès que je suis sorti de l’entrée de cour de mon ami Dédé, à Charlesbourg, ça m’a sauté aux yeux : j’étais le seul cycliste en vue. Je me suis senti bien seul en empruntant la piste cyclable de la 76e rue, qui tourne à droite sur la 3e avenue bordée de bungalows.


C’était le début d’un périple de deux jours qui m’a permis de parcourir la ville dans tous les sens, de Charlesbourg à Sainte-Foy, en passant par Limoilou et le Vieux-Québec. Sur des pistes cyclables, mais surtout dans les rues. J’ai croisé bien peu de vélos, et des milliers d’autos. Ça s’est plutôt bien passé. Les cyclistes ont aussi mauvaise réputation qu’à Montréal, mais on est loin du chaos que décrivent les radios de droite de Québec.


Oh, j’ai bien vécu de petits incidents qui font partie du charme de la circulation sur deux roues. Par exemple, je me suis fait frôler par deux autobus sur le boulevard René-Lévesque. Et je me suis fait couper de façon sauvage par une grosse camionnette d’aménagement paysager qui traînait une remorque, sur la 1re avenue. Le conducteur m’a pourtant vu, on a eu un contact visuel. Mais il a foncé comme si je n’existais pas, en me regardant droit dans les yeux. Le salaud.


À part ça ? Il faut ouvrir les yeux et les oreilles pour rouler en ville, il faut prendre sa place dans le trafic et rester zen devant les manoeuvres imprévisibles des « autres ». Personnellement, j’essaie aussi d’être courtois. J’arrête aux feux rouges. Je fais mes stops. La plupart du temps…

 

Au royaume du char


Oui, ça roule bien, en général, à vélo à Québec. La différence avec Montréal, c’est la culture. Québec a une culture du char. Montréal a une culture du char où le vélo prend tranquillement sa place.


Il commence à y avoir une masse critique de cyclistes urbains à Montréal. Il devient à peu près impossible de sortir à Montréal sans croiser des vélos. Beaucoup de vélos. Jour et nuit, été comme hiver. Ça joue parfois du coude entre deux-roues et quatre-roues, à Montréal, mais les automobilistes s’habituent à la présence des vélos.


Tous les urbanistes affirment que la présence d’une masse critique de cyclistes est cruciale pour la sécurité routière. Le conducteur de la grosse camionnette de la 1re avenue ne m’aurait sans doute pas coupé si j’avais été dans une file de 14 cyclistes.


Mais il y a plus : une masse critique de cyclistes « responsables » a un effet d’entraînement sur la sécurité. À Montréal, je remarque que de plus en plus de petits monsieurs et de petites madames font leurs stops et arrêtent aux feux rouges. L’autre jour, j’avais envie de brûler un feu rouge à l’angle de la rue Saint-Grégoire et de l’avenue Christophe-Colomb, mais je me suis retenu, parce que ça devient gênant d’agir en délinquant devant 22 cyclistes qui attendent sagement à la queue leu leu.


Cyclistes du dimanche


D’après ce que j’ai vu à Québec, on n’en est pas là. À Québec, le vélo est encore considéré comme un loisir du dimanche plutôt que comme un moyen de transport, m’a expliqué Étienne Grandmont, directeur général du groupe Accès transports viables.


Étienne est un vrai de vrai qui roule à vélo toute l’année entre chez lui, à Limoilou, et son travail dans la Haute-Ville. L’hiver, il met des pneus à clous sur sa monture pour aller conduire sa fillette de cinq ans à la garderie, en route vers son bureau. « Je prends mon vélo pour une raison bien simple : c’est plus rapide qu’en auto, à pied ou en autobus ! », dit-il.


Les adeptes du vélo restent peu nombreux à Québec, parce que la ville a été conçue par et pour les automobilistes, note Étienne Grandmont. Les multiples autoroutes - Duplessis, Du Vallon, Henri-IV, Charest, Laurentienne, de la Capitale, Dufferin-Montmorency - coupent littéralement la ville en morceaux et compliquent la circulation en vélo. Sans oublier les côtes, qui découragent même les cyclistes les plus enthousiastes.


Gilles Hamelin, lui, se rend au travail à vélo tous les jours dans la Basse-Ville et remonte la côte en autobus - il utilise les supports à vélo placés devant les bus. L’ouvrier de 62 ans adore se déplacer sur deux roues, même s’il a mal aux genoux et au dos. « La seule chose qui me dérange, c’est les autres cyclistes : ils ne font pas leurs stops ! Il faut que tu sois vigilant », dit Gilles Hamelin, qu’on a croisé sur la nouvelle piste cyclable de la rue Père-Marquette, qui relie l’Université Laval et la colline parlementaire.


Cette voie cyclable, Pierre-Luc Morissette l’évite comme la peste, parce qu’elle impose plusieurs détours aux cyclistes. Il préfère rouler sur le boulevard René-Lévesque, mais il en paie le prix, à l’occasion : l’hiver dernier, un autobus l’a coincé contre un banc de neige en bordure de la rue. « Québec est une ville de char. Le cyclisme utilitaire n’est pas encore répandu ici », dit le jeune homme qui travaille à la Coop Roue-Libre, un atelier de réparation et de location de vélos à l’Université Laval.


À part le corridor à vélos de la rue Père-Marquette, la plupart des pistes cyclables aménagées à Québec au cours des dernières années ont une vocation de loisir, souligne Pierre-Luc Morissette. C’est le cas de la promenade Champlain, le long du fleuve, de la piste qui longe la rivière Saint-Charles ou encore du corridor des Cheminots, construit sur une ancienne voie ferrée.


Serge Gonnard, chauffeur de taxi, applaudit chaque fois qu’une lointaine piste cyclable voit le jour : « Ça fait moins de vélos dans les rues, dit-il. Avec les cyclistes, c’est le free for all ! Ils ne font pas leurs stops et la police ne s’occupe pas d’eux autres. » À Montréal comme à Québec, cyclistes et automobilistes ont encore du chemin à faire avant de cohabiter en harmonie.

6 commentaires
  • Renée Lavaillante - Abonnée 8 juin 2013 09 h 36

    injuste

    Il est injuste de nous faire observer des règles qui n'ont de logique que pour les automobilistes bien assis, qui n'ont que la cheville droite à incliner pour se déplacer. Nous c'est tout notre corps, et si on doit mettre le pied à terre à tous les arrêts recommandés en plein désert, les hôpitaux vont se remplir de genoux usés!
    Même, à une intersection munie de 4 "stop", l'automobiliste devrait laisser passer le cycliste qui ne fait pas complètement son arrêt, simple courtoisie envers le plus petit. Je le fais volontiers quand vient mon tour d'être motorisée. Il faut bien vivre ensemble, quoi. Le cycliste est sous le soleil, sous la pluie et le vent, ne veut pas poireauter à tous les feux déserts. Ne peut mettre le pied à terre à tous les coins de rue, ça force trop le genou opposé. Il est sans carosserie, ne peut pas s'exposer dans les rues étroites et trouées avec on ne sait quoi qui vient derrière. En sens inverse on voit ce qui vient.
    La première règle des cyclistes, devrait être de rouler sur sa droite, qu'on soit ou non dans le bon sens. Rouler sur sa gauche, même dans le bon sens, rend, à juste titre, les automobilistes fous, et met en danger les autres cyclistes. Une contravention là me semble presque la seule justifiée.
    Il n'y a pas de règles identiques possibles pour ceux qui gèrent du bout du pied une arme offensive, et ceux qui font avancer un léger instrument par la force de tous leurs muscles...

    • Jean Boucher - Inscrit 8 juin 2013 12 h 36

      «...l'automobiliste devrait laisser passer le cycliste qui ne fait pas complètement son arrêt, simple courtoisie envers le plus petit...» !!!

      Le Code de la sécurité routière s'applique à tout le monde. Svp freiner complètement aux Arrêts rouges ou avec feux de signalisation rouges. Le loi c'est la loi pour les plus gros comme pour les plus petits.

    • David Drouin - Inscrit 8 juin 2013 15 h 37

      @Jean Boucher:

      Je crois que le point à retenir ici est qu'il est surtout temps d'adapter le code de la sécurité routière pour aider à résoudre certains enjeux créés par la présence grandissante de cyclistes urbain.

      Des règles mésadaptés mènent nécéssairement à des comportements délinquants ou imprévisibles.

  • Renée Lavaillante - Abonnée 8 juin 2013 09 h 56

    "Faire un virage à droite au feu rouge quand la signalisation l’interdit : 15 à 30 $ + 3 points d’inaptitude"
    Les points d'inaptitude sur le permis automobile pour une contravention commise à bicyclette me semblent un détournement scandaleux de la loi automobile.
    Il punit doublement les cyclistes qui ont le permis, versus ceux qui ne l'ont pas. Certains citoyens méritent-ils plus de sévérité pour un même acte?? Ça me semble inadmissible.
    Aussi cela sanctionne une personne pour un acte qu'elle ne commettrait peut-être jamais avec son auto. Après 35 ans de conduite automobile sans perdre un point, allons-nous en perdre pour un acte commis alors qu'on n'était pas motorisé?? C'est d'un illogisme porfond.
    Une auto est un arme, c'est sûr qu'il faut une discipline d'armée.
    Un vélo est un outil, il demande adresse, prudence et jugement, mais pas l'obéissance aveugle.

  • Sylvain Auclair - Abonné 8 juin 2013 10 h 07

    On parle des peines dans l'encadré

    Mais j'aimerais bien savoir combien d'automobilistes ont été punis pour n'avoir pas cédé le passage à un piéton ou à un vélo alors qu'il faisait un virage. En tout cas, en vélo, je ne considère JAMAIS qu'un automobiliste va me céder le passage. Même sur une flèche verte ou sur une interdiction de virer.

    Pendant ce temps, on punit les piétons qui traversent sur un feu rouge alors qu'aucune auto n'est en vue.

  • Luciano Buono - Abonné 8 juin 2013 11 h 02

    vélo à Québec

    J'ai fait du vélo pendant un an à Québec (2010-2011) de façon récréative et pour me rendre au boulot à tous les jours (ave Chauveau <-> Université Laval). Le réseau des pistes cyclables est bien développé et agréable en général, quoique pas toujours évident comme par exemple sur Lebourgneuf avec le va et vient automobile des centres d'achats. Sur le site de la ville de Québec il y a une très bonne carte des pistes cyclables pour planifier vos transports. C'est sur que certains coins ne sont pas bien reliés au réseau et que les autoroutes sont un obstacle majeur à un réseau avec moins de détours. C'est dommage que le tronçon du boul. Pierre-Bertrand n'aie pas été réalisé, ça comblerait un gros vide de pistes au milieu de la ville.

    Je n'ai heureusement pas été témoin d'attitude agressive envers moi en vélo, quoique j'en ai entendu parler par d'autres cyclistes et dans les médias. Je crois que l'amélioration des infrastructures, de l'attitude des automobilistes et des cyclistes téméraires va s'accroître avec l'augmentation du nombre de cyclistes. Et puis, pour ceux qui sont en basse ville et qui doivent se rendre en haut de la côte pour aller travailler, les premières fois c'est difficile, mais on s'habitue facilement...et en prime, ça fait des jambes et des fesses d'enfer! ;-)