Le Nord aux prises avec des idées noires

Un inukshuk près d’Iqaluit, au Nunavut. Une étude conclut que les suicides, au Nunavut, semblent plus fréquents chez les jeunes hommes d’environ 24 ans, célibataires, sans emploi et relativement moins éduqués.
Photo: La Presse canadienne (photo) Jonathan Hayward Un inukshuk près d’Iqaluit, au Nunavut. Une étude conclut que les suicides, au Nunavut, semblent plus fréquents chez les jeunes hommes d’environ 24 ans, célibataires, sans emploi et relativement moins éduqués.

Iqaluit, Nunavut — La plus vaste étude jamais réalisée sur les facteurs de risque se cachant derrière le taux élevé de suicides au Nunavut révèle l’ampleur des problèmes de santé mentale qui sévissent dans ce territoire nordique.


« Les taux relevés pour les principales maladies mentales, incluant les troubles de dépression majeure, se sont avérés plus élevés qu’au sein de la population canadienne dans son ensemble », indique-t-on dans le rapport, publié mercredi à Iqaluit.


L’étude a scruté l’historique de 120 Inuits qui se sont enlevé la vie entre 2003 et 2006 en menant près de 500 entrevues avec des proches et des membres de la famille. Ces « autopsies psychologiques » ont ensuite été comparées avec les profils de 120 autres Inuits d’un groupe témoin.


« Aucune raison ne peut expliquer à elle seule la cause d’un suicide. Ce que démontre notre étude, c’est que le suicide est le résultat d’un processus qui s’enclenche beaucoup plus tôt », a mentionné l’auteur principal de l’étude, Eduardo Chachamovich. Le gouvernement territorial, de même que la Gendarmerie royale du Canada et l’Université McGill ont également contribué à cette recherche.

 

Un modèle qui se répète


« Les données que nous avons recueillies ne permettent pas de préciser les causes exactes des suicides. Mais il y a définitivement un modèle qui se répète dans les cas étudiés », a-t-il poursuivi.


Le suicide est l’un des principaux problèmes des services de santé dans la région. Le taux de suicide au Nunavut est 10 fois plus élevé que la moyenne canadienne, et encore davantage chez les jeunes hommes. Il est par ailleurs difficile de trouver un résidant du Nunavut qui ne connaît personne qui s’est enlevé la vie.


Selon ce qu’indique l’étude, les suicides semblent plus fréquents chez les jeunes hommes d’environ 24 ans, célibataires, sans emploi et relativement moins éduqués. Le taux de consommation d’alcool et de marijuana de ces jeunes doublait pratiquement par rapport à celui des Inuits du groupe témoin, qui affichaient déjà des taux de 22 fois supérieurs à ceux prévalant au sein de la moyenne des Américains. Il n’existe pas de données comparables à ce sujet pour le Canada.

 

Sévices sexuels


Les résultats ont aussi permis de déterminer que les sévices sexuels constituent un important facteur de risque. Près de la moitié des victimes ont été agressées sexuellement ou physiquement pendant leur enfance, contre un quart seulement des Inuits du groupe témoin.


L’étude a notamment conclu que près des deux tiers des 120 Inuits qui se sont donné la mort souffraient d’une grave dépression. Elle a aussi permis de découvrir que près du quart des Inuits du groupe témoin étaient aux prises avec une sévère dépression, soit trois fois plus que la moyenne canadienne.

2 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 6 juin 2013 03 h 44

    Suicide au Nunavut : la médicalisation des problèmes sociaux et politiques !


    Cet article de la Presse canadienne, s’il rend compte adéquatement d’une étude (?) sur le suicide au Nunavut, met en évidence une fâcheuse tendance consistant à médicaliser les problèmes sociaux, à les réduire à des symptômes psycho-pathologiques.

    Il faudrait disposer de l’intégralité du contenu de ladite étude, pour vérifier s’il s’agit ici d’une ignorance avérée, délibérée ou non, des causes sociales du suicide, c’est-à-dire le manque ou la perte d’intégration sociale.

    Au lieu de diriger principalement l’observation et l’analyse sur des fait intermédiaires entre ces causes sociales et le suicide, c’est-à-dire sur des problèmes de santé mentale (de dépression en particulier) résultant d’un déficit d’intégration sociale, une approche sociologique aurait de fait révélé les aspects sociaux et politiques de ce problème psycho-sanitaire : la dépossession territoriale associée à une destruction brutale des structures sociales et culturelles des Inuits.

    Le fondateur de la sociologie, Émile Durkheim (1858-1917), auteur de la première et fondamentale étude sociologique sur le suicide, si ses recherches l’avaient conduit vers le Nord, aurait pu constater dès le début du XXe siècle des effets significatifs de perturbation de la société inuite, que ce soit en matière territoriale et économique, ou au niveau identitaire, relativement aux offensives missionnaires organisées dès la fin du XIXe siècle contre la religion chamanique des peuples du Nord.

    Dans la deuxième moitié du XXe siècle, des recherches de terrain (Bernard Saladin d'Anglure, Jean Malaurie, etc.) ont mis en évidence les effets déterminants d’une société industrielle/mercantile sur les Inuits et leur milieu de vie : ce passage d’un “bulldozer” géant sur l’Arctique est la cause première d’une déstructuration sociale et culturelle, dont les effets apparaissent et se manifestent d’une manière tragique.

    Yves Claudé - sociologue et anthropologue (@ycsocio)

    • Gaston Carmichael - Inscrit 6 juin 2013 10 h 21

      Effectivement, la dépression n'est guère plus que le symptôme d'une détresse sociale. Plutôt que de soigner le symptôme, il faudrait s'attaquer à sa cause.

      Mlaheureusement, je crains que cela ne sera qu'un rapport de plus destiné à la tablette.