Folklore numérique : un défi pour les gardiens de la mémoire

Le nouveau folklore numérique donne chaque jour naissance à des milliers de contes numériques.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le nouveau folklore numérique donne chaque jour naissance à des milliers de contes numériques.

Le paradoxe mériterait de se retrouver au cœur d’un conte : sous l’effet de l’urgence très contemporaine d’exister en ligne, de partager, de se raconter en groupe par l’entremise des réseaux sociaux, le nouveau folklore numérique donne chaque jour naissance à des milliers de contes numériques, ici comme ailleurs, qui alimentent des phénomènes Web socialement et culturellement signifiants. Mais le futur pourrait n’en conserver aucune trace. La faute au culte de l’instant, à la privatisation de la socialisation, mais aussi à une conception de l’archivage dont la mutation n’a pas totalement suivi celle du monde à documenter.

« On est loin de l’époque où, pour les conserver, les partager, les étudier, les chercheurs devaient partir des semaines sur le terrain pour enregistrer les contes oraux, pour matérialiser le patrimoine immatériel, dit Yvon Lemay, professeur à l’École de bibliothéconomie et sciences de l’information de l’Université de Montréal. Aujourd’hui, nous avons des moyens extraordinaires pour constituer ces corpus, mais cela devient paradoxalement très compliqué de le faire. Le contexte de l’archivage a changé. Les contenus sont nouveaux, se développent dans d’autres lieux, sous le contrôle d’autres joueurs, et tout ça fait que pour le moment, un vide est peut-être en train de se créer »… pour sans doute se déplacer ailleurs dans le temps.

Aujourd’hui, si la chasse-galerie et autres légendes issues de la tradition orale résonnent encore, c’est grâce au travail du journaliste et politicien Honoré Beaugrand, de l’écrivain Philippe Aubert de Gaspé ou encore de l’ethnologue Anselme Chiasson. Mais les pages Web tournant Jean Charest — ou les leaders des carrés rouges — en dérision, celles montrant des photos truquées de personnalités publiques avec une toute petite main, les vidéos exposant des têtes de chats en colère ou expliquant le mode de préparation de la palourde royale mériteraient tout autant d’être préservées à l’intention des générations futures. Il faut documenter le présent, assurer le développement d’« une ethnologie de l’environnement numérique », estime Martine Cardin, spécialiste des archives au département des sciences historiques de l’Université Laval. Encore faut-il que l’on finisse par reconnaître son caractère patrimonial.
 
Relation trouble

La chose est sans doute plus facile à dire qu’à faire, ajoute l’universitaire, qui souligne que le présent, sans doute trop centré sur lui-même, peine « à considérer la valeur archivistique de ce qu’il produit » et entretient par le fait même une relation trouble avec le patrimoine. « Et puis, il y a aussi cette pensée magique à l’endroit de la conservation et de l’archivage automatique des contenus dans les univers numériques, ajoute-t-elle. Le discours technologiste alimente ce mythe que tout le savoir se retrouve sur des serveurs et qu’il suffit de passer par un moteur de recherche pour y accéder. C’est en partie vrai, mais on oublie par le fait même que les moteurs de recherche ne sont pas de véritables outils d’accès à la connaissance, qu’ils répondent à des impératifs économiques », avant ceux de mémoire et de transmission.

L’archivage, dans un contexte comme celui-là, n’est pas une sinécure. Sans compter que les fragments numériques qui composent aujourd’hui un nouveau folklore ne sont pas toujours faciles à appréhender, surtout quand on essaie de poser dessus le même regard que sur l’enregistrement sonore d’un ancien racontant une histoire. « Nous devons capturer des choses qui ne sont pas statiques, dit Mme Cardin, des contenus qui évoluent dans le temps, qui se modifient, qui se déplacent » et dont la valeur tient autant à l’histoire qu’ils exposent qu’au contexte dans lequel cette histoire se répand. Bref, on essaie de conserver une trace du passé, qui change, et ce, dans une temporalité que les gardiens traditionnels de la mémoire commencent timidement à essayer de maîtriser, comme en témoigne la naissance discrète de l’International Internet Preservation Consortium (IIPC), un projet mondial lancé notamment par Bibliothèque et Archives Canada.

« Les institutions ne sont plus les seules à intervenir dans cet exercice d’archivage », ajoute l’universitaire, qui a planché sur le projet Interpares, un exercice international de réflexion sur le savoir numérique en mouvement et sur les façons de les conserver. « L’archivage devient la responsabilité de chacun », y compris des créateurs de ce nouveau folklore, qui « devraient prendre des mesures de conservation dès la création des contenus ». Une sorte d’archivage participatif, quoi, qui effectivement a tout pour aller avec ces nouvelles composantes d’un patrimoine immatériel s´écrivant, plus que jamais, dans l’instant et en groupe.