Vénéré par les uns, décrié par les autres

Henry Morgentaler en janvier 1976, à la sortie de la Cour d'appel du Québec
Photo: Alain Renaud Le Devoir Henry Morgentaler en janvier 1976, à la sortie de la Cour d'appel du Québec

Ottawa — Lorsqu’il met les pieds à Montréal pour la première fois en 1950, le jeune Henry Morgentaler ne soupçonnait pas qu’il allait un jour transformer le paysage juridique et médical de sa terre d’adoption. Il fuyait d’abord et avant tout les lendemains de la guerre, mais il sera rattrapé par sa logique humaniste.


Henry Morgentaler est né en Pologne le 19 mars 1923. En tant que Juif, il est envoyé en 1944 avec son frère et sa mère dans les entrailles infernales d’Auschwitz. Sa mère y mourra, tandis que sa soeur périra dans un autre camp de concentration. Son père sera aussi assassiné par les nazis. Après la Seconde Guerre mondiale, il reçoit une bourse des Nations unies lui permettant d’étudier la médecine en Allemagne. Il part ensuite non pas pour Israël, car il s’oppose au sionisme, mais pour le Canada, où il pratique la médecine familiale. Le médecin joue déjà aux révolutionnaires en prescrivant la pilule anticonceptionnelle, en posant des stérilets et en pratiquant des vasectomies. Car pour lui, « toute mère doit l’être par choix, et tout enfant doit être désiré ».


C’est le 19 octobre 1967 qu’il crée la commotion : à titre de président sortant du groupe Humanist Fellowship of Montreal, il se présente à Ottawa devant le Comité permanent de la santé et du bien-être social, qui étudiait alors trois projets de loi portant sur l’avortement. Le Dr Morgentaler y dépose un mémoire fracassant.


« Nous croyons que toute femme devrait avoir le droit de demander l’interruption de la grossesse dans les trois premiers mois de la gestation, déclare-t-il aux députés médusés. Cette assertion peut paraître révolutionnaire, mais en réalité, elle ne l’est pas, parce que, à mon avis, nous devons considérer comme accidentels la grossesse involontaire et l’avortement, car les relations sexuelles ne visent pas nécessairement à procréer. Et il donne le coup de grâce : Le foetus, croyons-nous, n’est pas un être humain. C’est un être humain virtuel. »


Le Dr Morgentaler explique que les avortements autorisés par les comités médicaux pour des raisons thérapeutiques - les seuls alors permis par la loi - se raréfient parce que les avancées de la science permettent aux femmes de mener à terme leur grossesse même en cas de maladie grave. Elles ont donc recours aux avortements clandestins.


Il est malmené. Le député Philip O’Keefe lui reproche sa trop grande assurance : celle de se croire en « droit de tenter d’influencer les gens jusqu’à permettre que l’on tue des enfants avant leur naissance ». Le libéral Gaston Isabelle, député de Gatineau et médecin lui-même, lui rappelle que l’avortement était permis sous l’Empire romain et que celui-ci était « tombé d’ailleurs ». Il se demande alors si, en permettant l’avortement, on n’assisterait pas « un peu à la destruction non pas du Canada, mais de la race blanche elle-même ».

 

Poursuites infinies…


Deux ans après ce témoignage, et après avoir dans l’intermède retourné chez elles plusieurs femmes désespérées, le docteur, las de son hypocrisie, abandonne sa pratique pour se consacrer à temps plein à l’avortement. Nous sommes en 1969. Ses démêlés avec la justice commencent. En 1970, il est arrêté au Québec pour avoir pratiqué un avortement. Il est acquitté par un jury composé de 11 hommes et une femme, mais cinq juges de la Cour d’appel du Québec annulent cette décision en 1974 et le condamnent à 18 mois de prison. La Cour suprême du Canada maintient le verdict l’année suivante. Le médecin restera incarcéré 10 mois.


Pendant cette période, les procès se dédoublent, les gouvernements du Québec, du Manitoba et de l’Ontario multipliant les accusations. Il perd sa licence de médecine. Même Revenu Québec lui réclame plus de 354 000 $ en impôts impayés sur les 6000 à 7000 avortements qu’il prétend avoir à son actif (il réglera à l’amiable pour 101 000 $). Des policiers se faisant passer pour un couple désireux d’avorter le fruit de leurs amours se présentent en 1973 à la clinique montréalaise du médecin. À la dernière minute, ils s’identifient et arrêtent le médecin en lui collant d’autres accusations (alors que sa précédente cause n’est pas encore réglée). Ouvre-t-il une clinique à Winnipeg (mai 1983) et Toronto (juin 1983) que les forces policières y effectuent une descente le mois suivant.

 

… et politique


Ses « pépins » avec la justice ne l’arrêtent pas pour autant. En 1972, il se présente comme indépendant à l’élection fédérale dans la circonscription montréalaise de Saint-Denis. Il affronte alors le libéral Marcel Prud’homme, qui n’en fait qu’une bouchée, récoltant près de 17 000 voix contre à peine 1509 pour le médecin. « C’était un candidat déguisé, raconte M. Prud’homme en entrevue avec LeDevoir. C’était le début de sa carrière d’avorteur public. C’était très dur. Tellement dur que le NPD, ce grand parti courageux, n’avait pas osé lui donner la candidature. C’était lui qui était censé porter les couleurs du NPD dans Saint-Denis, mais il s’est finalement présenté comme indépendant et le NPD n’a pas présenté de candidat, ce qui était très rare. » M. Prud’Homme n’avait pas fait campagne sur le métier de son adversaire. « C’est une non-rentabilité électorale », dit-il.


«Le plus beau jour de ma vie»


Une troisième série d’accusations portées au Québec échoue en 1976. Le gouvernement de René Lévesque tranche que la loi fédérale est inapplicable et renonce à la faire respecter. C’est toutefois l’accusation portée par l’Ontario qui apportera le coup de grâce aux lois canadiennes anti-avortement. Le Dr Morgentaler est acquitté par un jury en première instance, condamné par la Cour d’appel, mais blanchi en 1988 par une Cour suprême du Canada maintenant armée d’une toute nouvelle Charte des droits et libertés.


La fameuse décision Morgentaler et al. contre Sa Majesté la reine estime que d’obliger une femme à faire approuver son avortement par un comité médical selon des critères arbitraires brime son droit à l’intégrité physique. Cette décision phare torpille dans les faits toutes les interdictions. Le gouvernement conservateur de Brian Mulroney tentera en vain de rétablir certains paramètres à cette procédure médicale. Encore aujourd’hui, il n’existe aucune restriction au Canada limitant l’accès à l’avortement, pas même pour les interruptions tardives, au grand dam des groupes pro-vie. Le médecin-militant a déclaré que ce 28 janvier 1988 était « le plus beau jour de [s]a vie ».

 

Morgentaler le frondeur et le dragueur


Frondeur, crâneur, il ne craignait pas ses ennemis. Pas étonnant qu’il soit devenu le paratonnerre du mouvement pro-vie. Sa clinique torontoise a été soufflée par la déflagration d’une bombe à l’aube, le 18 mai 1992. Il a été assailli par un homme armé d’un sécateur en 1983. Il a essuyé des tentatives d’incendie de ses cliniques albertaine et ontarienne. À Ottawa, des hommes-sandwiches portant des slogans tels que « I’m a child, not a choice » ou encore « Is God pleased with abortion ? » sillonnent presque quotidiennement la rue Bank sur laquelle est sise sa clinique.


C’était aussi un amoureux des femmes - dans tous les sens du terme -, lui qui a multiplié les conjointes et les aventures extraconjugales. Dans un récent documentaire intimiste sur sa vie, il avait accepté d’être catégorisé comme un « coureur de jupons ». « Au cours de mon développement émotif, avait-il expliqué, j’ai eu l’impression que ma mère ne m’aimait pas parce que nous avions un jeune enfant auquel elle accordait beaucoup d’attention, comme cela arrive dans plusieurs familles, je suppose. Je croyais qu’elle me négligeait et qu’elle ne m’aimait pas. Alors, être aimé des femmes était, sur le plan émotif, très important pour moi. » À son décès, il en était à sa troisième épouse, Arlene Liebowitz, de 30 années sa cadette. Ils ont eu ensemble un fils, Benny, le quatrième du médecin.


M. Morgentaler a admis avoir eu beaucoup de difficulté à vivre avec ses démons ramenés des camps nazis. Il a entrepris en 1960 une psychanalyse de quatre ans, et a trouvé la paix d’esprit non pas dans la religion - il était athée -, mais dans l’humanisme, dont sa croisade pour l’avortement était l’expression.

 

Des honneurs timides


Signe qu’il dérangeait beaucoup malgré l’évolution de l’opinion publique par rapport à l’avortement, ce n’est qu’à minuit moins cinq que l’apport d’Henry Morgentaler à la société canadienne aura été reconnu. À l’été 2008, alors qu’il avait 85 ans et qu’il avait cessé sa pratique, l’Ordre du Canada lui a été octroyé. Les groupes pro-vie ont contesté cette décision. Le Conseil de la magistrature a été saisi d’une plainte contre la juge en chef de la Cour suprême, Beverley McLachlin, qui présidait le comité de sélection. Le premier ministre Stephen Harper lui-même s’est dissocié de cette nomination. « Ce n’est pas la décision du gouvernement du Canada. Et moi, franchement, je préfère voir un rôle plus unificateur de l’Ordre du Canada », avait-il dit.


Le premier honneur jamais octroyé à l’homme a été un doctorat honorifique en droit de la University of Western Ontario, décerné en juin 2005. Manifestations et pétitions ont accueilli ce choix. Et cette témérité a coûté à l’université un généreux donateur…


Henry Morgentaler a cessé ses activités médicales en juin 2006. Il estime avoir interrompu 100 000 grossesses et formé une centaine de médecins. Il a développé un réseau de six cliniques au Canada (Edmonton, Fredericton, Saint-Jean de Terre-Neuve, Toronto, Ottawa et Montréal).

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