Alcool dans les casinos - Le gouvernement péquiste contredit par les experts

Le ministre des Finances Nicolas Marceau a répété que la part des dépenses de jeu des Québécois investie dans les sites illégaux est passée de 17 % à 32 % en sept ans.
Photo: - Le Devoir Le ministre des Finances Nicolas Marceau a répété que la part des dépenses de jeu des Québécois investie dans les sites illégaux est passée de 17 % à 32 % en sept ans.

L’argument principal du gouvernement Marois pour justifier sa décision d’offrir de l’alcool aux tables de jeu des casinos est contredit par les auteures d’une étude scientifique citée depuis deux jours par le ministre Nicolas Marceau.

Le gouvernement affirme qu’il doit tout mettre en oeuvre pour ramener les joueurs québécois dans le « cadre sécuritaire et responsable » des casinos de Loto-Québec - quitte à les faire boire en jouant -, parce que le jeu illégal prend de l’ampleur. Le ministre des Finances Nicolas Marceau a répété, mercredi et jeudi, que la part des dépenses de jeu des Québécois investie dans les sites illégaux est passée de 17 % à 32 % en sept ans.


Le ministre appuie ses affirmations sur une enquête de 2011 sur le portrait du jeu au Québec menée par les professeures Louise Nadeau, de l’Université de Montréal, et Sylvia Kairouz, de l’Université Concordia. Or, les chercheuses affirment que leur étude ne conclut pas à une hausse des dépenses faites dans les sites de jeu illégaux. « Il faut faire attention pour ne pas faire dire aux chiffres ce qu’ils ne disent pas », a dit Sylvia Kairouz au Devoir, jeudi.


Personne ne connaît précisément l’ampleur du jeu illégal au Québec, selon elle. « À ma connaissance, il n’existe pas d’estimations fiables dans la littérature scientifique. On sait qu’il y a une offre de jeu ailleurs, mais on n’est pas capables de la quantifier », dit-elle.


Du jeu légal


Le ministre Marceau a cité la part des dépenses de jeu faites hors du cadre géré par Loto-Québec, d’après l’étude. Mais il existe de multiples façons de jouer tout à fait légalement hors des casinos, avec des appareils de loterie vidéo ou le site en ligne Espace jeux, gérés par l’État, explique Sylvia Kairouz.


Par exemple, 80 % des gens qui jouent au poker le font en privé, dans des clubs informels, en famille ou entre amis, indique la professeure. « Dans la majorité des cas, ce n’est pas illégal » même s’ils jouent hors des murs de Loto-Québec, dit la spécialiste.


Au ministère des Finances, on tient pour acquis que la part du jeu « non étatisé », donc hors du cadre de Loto-Québec, est essentiellement illégale, explique Mélanie Malenfant, porte-parole du ministre Marceau. On peut contester les chiffres, mais il paraît acquis que la tendance est à la hausse du jeu illégal, indique-t-elle.


C’est la raison pour laquelle le gouvernement Charest avait mandaté en 2010 un comité d’experts chargé d’étudier les impacts de la création d’Espace jeux, le site de jeu en ligne de Loto-Québec, rappelle Mme Malenfant. Ce comité, présidé par Louise Nadeau et auquel siège Sylvia Kairouz, doit publier son rapport d’ici la fin de l’année 2013. Il déterminera notamment si le jeu en ligne « légal » éloigne les joueurs québécois des milliers de sites offerts sur le Web - et dont les revenus échappent à l’État québécois.


Priorité à l’équilibre budgétaire


Dans son dernier budget déposé l’automne dernier, le ministre Nicolas Marceau a demandé à Loto-Québec d’augmenter de 50 millions dès cette année, et de 90 millions l’an prochain, ses dividendes versés aux coffres de l’État. Comme tous les organismes du gouvernement, Loto-Québec doit contribuer pour permettre le retour à l’équilibre budgétaire d’ici un an, a souligné le ministre des Finances.


C’est dans ce contexte que le gouvernement Marois a donné le feu vert à Loto-Québec pour offrir prochainement de l’alcool aux tables de jeu dans les quatre casinos québécois, rappelle Louise Nadeau. « Dans la mesure où, dans le dernier budget, il y a eu une commande pour augmenter les profits de Loto-Québec, on se rend compte que Gérard Bibeau [président de Loto-Québec] a pris les moyens pour augmenter les dépenses des Québécois pour le jeu. Et une des manières, c’est de servir de l’alcool en concomitance. »


Comme les experts de la Direction de santé publique interrogés par Le Devoir, les professeures Nadeau et Kairouz s’inquiètent des conséquences de cette décision sur les joueurs les plus vulnérables.


« Qui est-ce que ça va affecter ? Les joueurs pathologiques, les joueurs à risque, les joueurs non problématiques qui le deviendraient, les joueurs non pathologiques qui vont dépenser davantage ? On ne le sait pas ! » Mme Nadeau aurait aimé que Québec investisse une mince fraction du budget de rénovation des casinos québécois, il y a cinq ans, pour étudier la question. « On aurait pu planifier et je pourrais vous répondre plus intelligemment ! », souligne-t-elle.


Avec cet accès à l’alcool dans les aires de jeu des casinos, Loto-Québec prend un parti pris pour le profit au détriment de la santé publique, note Sylvia Kairouz : « On constate un déséquilibre entre les mesures de commercialisation du jeu et la responsabilité sociale » de Loto-Québec, dit-elle.


Le gouvernement Marois fait valoir que les joueurs sont mieux encadrés dans les casinos québécois, où les employés ont été formés pour prévenir les dérapages causés par l’abus d’alcool. Les joueurs peuvent prendre un verre au bar ou dans les restaurants des quatre casinos du Québec, mais pas aux tables de jeu. Tous les autres casinos en Amérique du Nord permettent pourtant la consommation d’alcool dans les aires de jeu, a souligné Gérard Bibeau de Loto-Québec, cette semaine.

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