Des enfances autochtones en lambeaux

Taati Airo a fondu en larmes en relatant son passé douloureux de sévices sexuels et physiques subis dans un pensionnat autochtone.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Taati Airo a fondu en larmes en relatant son passé douloureux de sévices sexuels et physiques subis dans un pensionnat autochtone.

«J’ai l’air de quelqu’un de normal, mais non, je ne serai jamais normal. Et aucun de ces enfants, ici présents et qui ont vécu les pensionnats autochtones, ne sera jamais normal. »


Le député néodémocrate Roméo Saganash occupait vendredi la chaise du partage à la Commission de vérité et réconciliation. Devant des compatriotes ayant traversé comme lui l’enfer des pensionnats autochtones, dans lesquels ont été placés 150 000 enfants arrachés à leur famille, il a relaté la douleur de cette expérience. Il avait six ans, c’était en 1954, dans son coin de l’Abitibi.


Derrière le politicien, qui a dû cette année se retirer de la scène politique pour soigner une dépendance à l’alcool directement liée à son enfance en lambeaux, se cache toujours le garçon qu’on a voulu dépouiller de sa culture autochtone. « Chaque détail de ces premiers instants dans le pensionnat de La Tuque, je m’en rappelle, a-t-il relaté vendredi avec grande émotion. La noirceur des corridors, l’odeur de la place, les paroles du frère dans une langue que je n’avais jamais entendue, je me souviens de tous ces détails. »


M. Saganash parlait non seulement pour lui, mais aussi pour son petit frère, qui est décédé la première année de son arrivée au pensionnat. Comme quelque 3000 autres, apparemment, à travers le Canada, il est disparu dans l’oubli le plus complet, ses parents n’ayant même pas été avisés de sa mort. « À ce jour, nous n’avons pas de certificat de décès, a dit le député en larmes. Ç’a pris 40 ans à ma mère pour savoir où son petit était enterré. »


Jeudi, la commissaire Mary Wilson, qui entend les témoignages, a d’ailleurs demandé à la coroner en chef du Québec de mener enquête pour chiffrer le nombre de décès d’enfants survenus dans ces écoles pendant leur existence. En se livrant à cet exercice, l’Ontario a constaté que 120 décès de plus que les cas connus étaient survenus dans le silence.

 

Sévices sexuels non compensés


La commissaire Wilson a entendu aussi le témoignage troublant de Taati Airo, dont le passage dans les écoles des Blancs tenues par des communautés chrétiennes a été marqué par des sévices physiques, sexuels et psychologiques, à l’instar de plusieurs. Il en avait beaucoup à dire, non seulement sur cette page sombre de son histoire, mais aussi sur la tentative ratée, à son avis, du gouvernement canadien de compenser les victimes grâce à une entente (ADR, Alternative Dispute Resolution).


« Nos avocats disposaient de dossiers complets sur les sévices qui nous ont été faits, mais rien n’a compensé les sévices sexuels, comme si ça n’avait pas existé, a-t-il dit, éploré, ayant lui-même subi cette violence dans son pensionnat de Churchill. Nous avons été abusés à nouveau par des employés du gouvernement fédéral avec l’ADR. Plusieurs questions demeurent non résolues. Nous attendons de voir ce que vous ferez. »

 

Honte et culpabilité


Jean-Guy Pinette, de Maliotenam, avait raconté plus tôt en journée combien il commençait tout juste à s’affranchir du désespoir porté comme un fardeau pendant trente ans. « Quand ils ont fermé le pensionnat de Malio en 1991, ç’a pas été assez pour eux autres, ils m’ont pas ramené chez nous. Je suis parti dans les services sociaux jusqu’à 18 ans. Ç’a continué leur système, même après ! »


Alors qu’il travaille aujourd’hui dans une école, M. Pinette souffre en voyant les enfants, aussi petits, ayant l’âge qu’il avait au moment où il a été envoyé au pensionnat. « Ce sont des bébés ! Et on était aussi des bébés ! Et il n’y a rien qu’on nous a pas fait. On ne savait pas ce qui se passait. »


Le cauchemar avait commencé quand le curé était entré dans son école de Schefferville, lui disant : « Viens, mon p’tit gars, on va aller faire un beau voyage. » Les parents, obnubilés par l’autorité représentée par le prêtre, n’avaient soufflé mot. « Moi, mes parents, je les ai pas connus. Je savais leur nom et où ils restaient. C’est tout. »


Aujourd’hui, malgré une vie à la dure, M. Pinette voit l’espoir au bout de la route. « J’ai vécu la honte et la culpabilité pendant trente ans, a-t-il dit au micro. Mais j’ai fait de la thérapie, j’ai arrêté de consommer du PCP en 1987, de l’alcool en 1989, et aujourd’hui, j’ai des rêves. Un de mes rêves, c’est que ces rencontres continuent parce qu’elles sont tellement importantes. »

 

«Génocide culturel»


Après les témoignages, le juge Murray Sinclair, qui préside la Commission, a rappelé les points communs de tous ces cris du coeur : l’isolement vécu, l’impression d’être emprisonné, la distance non seulement les séparant de leur famille, mais de leur langue, culture et identité, le besoin de se raconter et d’être entendus. « Les pensionnats autochtones, disons-le, c’était très loin d’un système d’éducation, c’était la version canadienne des services sociaux pour les autochtones », a dit le juge.


L’ancien premier ministre du Canada Paul Martin, auteur du défunt accord de Kelowna, abandonné par les conservateurs, a répété combien cette page sombre de l’histoire canadienne n’était ni plus ni moins qu’un « génocide culturel ». « Au Canada, ce mantra de la colonisation n’a produit rien de bon », a-t-il dit dans son allocution de témoin honoraire de la Commission.


Intéressé à la réalité autochtone pour avoir côtoyé des membres des Premières Nations dans son jeune temps, M. Martin n’a appris que beaucoup plus tard l’existence des pensionnats autochtones. « Je ne pouvais pas croire que, dans mon pays, une telle chose pouvait s’être produite. Mais ce que je ne pouvais croire encore plus, c’était qu’on ne le savait pas et qu’on n’en parlait pas », a-t-il dit, remerciant l’auditoire ainsi : « Vous avez un courage immense et nous vous devons tous énormément. »

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