La grande traversée


	À partir du 8 mai prochain, la Maison Saint-Gabriel de Montréal présentera une exposition, Oser le Nouveau Monde, sur le thème de la traversée des Filles du roi.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir
À partir du 8 mai prochain, la Maison Saint-Gabriel de Montréal présentera une exposition, Oser le Nouveau Monde, sur le thème de la traversée des Filles du roi.

Elles étaient orphelines, dans une France où, sans dot, elles ne pouvaient ni trouver mari ni entrer au couvent. Le roi de France leur offrait un trousseau, la valeur d’une année de salaire, pour trouver un éventuel mari et un avenir dans le Nouveau Monde. Elles n’avaient rien à perdre. Embarquées à La Rochelle, sur le navire l’Aigle d’or, pour une traversée de près de trois mois, les premières Filles du roi sont arrivées au Québec le 22 septembre 1663. C’était il y a 350 ans.


À Montréal, c’est à la Maison Saint-Gabriel, la ferme de Marguerite-Bourgeoys et de la toute nouvelle Congrégation Notre-Dame, que les Filles du roi étaient accueillies. Aujourd’hui, avec sa belle muraille de pierres et son parc avoisinant, la Maison est d’ailleurs le seul poste d’accueil de ces filles à être toujours existant.


« On a beaucoup dit, à tort, que ce sont les colons qui choisissaient les filles. Mais la fille avait le choix. Il y avait des rencontres, une sorte d’agence matrimoniale », raconte Madeleine Juneau, directrice actuelle de la Maison Saint-Gabriel, qui organise cette année des conférences, des célébrations et une exposition pour marquer cet anniversaire. Les prétendants « demandaient femme à mère Bourgeoys », rendaient des visites au parloir et des bals étaient organisés pour favoriser les rencontres.


Pour Madeleine Juneau, qui est aussi historienne, il faut redorer l’image des Filles du roi, qui ont souvent été perçues, à tort, comme des filles de joie.


En 1663, donc, la Nouvelle-France était en manque de femmes. On comptait alors quelque 800 hommes célibataires pour 60 filles à marier. Louis XIV propose finalement de doter des filles pour peupler la colonie. Il recrute ces filles dans les orphelinats et auprès des familles pauvres de France. On dit que plus de la moitié des 800 Filles du roi arrivaient de l’hôpital général La Salpêtrière, à Paris. Elles n’avaient jamais connu la campagne.


Mais la majorité des Filles du roi n’ont en fait pas pris mari à Montréal. Sur les quelque 800 filles à marier arrivées au Québec entre 1663 et 1673, environ 500 sont débarquées à Québec, 200 à Trois-Rivières, et environ une centaine seulement à Montréal.


« On dit que les plus belles Filles du roi étaient à Québec », raconte Sophie Viennot, guide à la Maison Saint-Gabriel.


Et pour cause, c’est bien à Québec que le bateau s’arrêtait en premier… « Il n’y avait pas non plus de filles pour tout le monde, et certains colons devaient se résigner à attendre le prochain contingent », ajoute-t-elle.


Des contingents, il y en a eu dix, au rythme d’un par année. Une fois installées au Québec, ces femmes avaient une moyenne de six ou sept enfants. Elles développaient des compétences d’éducatrices, d’apothicaires, voire de trappeuses et de chasseuses. Elles côtoyaient les Amérindiens.

 

Un trousseau modeste


Outre la dot, dont le montant a par ailleurs varié au fil des années, les Filles du roi apportaient avec elle un modeste trousseau : un bonnet, une paire de bas, une paire de gants, une coiffe, un mouchoir, du fil, une paire de ciseaux, deux couteaux, un millier d’épingles et deux livres en argent.


« Les aiguilles, c’était important, parce qu’il n’y avait pas de métal dans la colonie », raconte Sophie Viennot.


« Quant à la dot proprement dite, il avait été prévu qu’elle serait de 100 écus, soit 400 livres en monnaie du pays. Mais la rareté des fonds fit en sorte qu’elle ne fut probablement versée qu’à moins du tiers des Filles du roi, pour la plupart arrivées en 1669, 1670 et 1671. Cette dot se chiffrait à 50 livres pour la très grande majorité d’entre elles et, dans certains cas, elle leur fut même donnée en denrée plutôt qu’en monnaie », peut-on lire dans le petit livre Les premières et les Filles du roi à Ville-Marie, de Marie-Louise Beaudoin, publié par la Maison Saint-Gabriel. Si les filles pouvaient mettre trois, quatre, six mois ou même un an avant de se marier, il ne fallait pas trop tarder non plus, pour ne pas se voir retirer la dot du roi.


À partir du 8 mai prochain, la Maison présentera une exposition, Oser le Nouveau Monde, sur le thème de la traversée des Filles du roi.

 

L’horreur


Cette traversée, c’était « l’horreur », raconte Madeleine Juneau. Dans le bateau, ces filles s’entassaient dans la sainte-barbe, comme on appelait alors l’endroit où on entreposait les munitions. Les rats abondaient. Les conditions étaient insalubres. Plusieurs sont d’ailleurs mortes en chemin.


Mais une fois en Nouvelle-France, on s’entend pour dire que la vie était meilleure qu’en France. Ici, le gibier abondait, et tous pouvaient s’y nourrir, alors qu’en France, la chasse et la pêche étaient des droits seigneuriaux et le braconnage était sévèrement puni.


Si quelques filles, des exceptions, sont reparties pour la France, parfois avec leur mari, la plupart sont restées et ont assuré une descendance certaine à la colonie. Le registre de leurs mariages en Nouvelle-France est précis, et on sait que les Bouchard, Chrétien, Dion, Brochu, Bertrand, Juneau et Fournier en sont, parmi bien d’autres, des descendants directs.


Mardi prochain, la Maison Saint-Gabriel accueillera la troisième d’une série de conférences sur le thème des Filles du roi. Mais tout l’été, des activités célébreront cet anniversaire, un peu partout au Québec et en France. En juin, une série d’activités se tiendront aussi sur le site même de la Salpêtrière, à Paris. En août, on a même recruté un contingent de 36 descendantes de Filles du roi qui feront un voyage symbolique en bateau entre Québec et Montréal. Ce périple se clôturera, le 17 août, par un bal des prétendants organisé par la Maison Saint-Gabriel.

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