Point chaud - L’affaire Cahuzac, «un crime contre la démocratie»

L’historien Pierre Rosanvallon, titulaire de la chaire d’Histoire moderne et contemporaine du politique du Collège de France.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir L’historien Pierre Rosanvallon, titulaire de la chaire d’Histoire moderne et contemporaine du politique du Collège de France.

L’édifice de la démocratie des sociétés occidentales, érigé de manière triomphale après la chute du mur de Berlin, est plus que jamais fragilisé en ce début de siècle par une crise de confiance quasi généralisée. Et l’« affaire » Jérôme Cahuzac en France ou les allégations de corruption au Québec n’en sont que des manifestations récentes, explique le grand historien français Pierre Rosanvallon lors d’une entrevue accordée au Devoir à la veille de son passage à Montréal lundi soir pour une conférence sur l’état de notre démocratie.


Ce penseur français de renom, professeur et titulaire de la chaire d’Histoire moderne et contemporaine du politique du prestigieux Collège de France depuis 2001, s’intéresse depuis toujours au cas français, mais élargit depuis quelques années sa réflexion. Pour lui, en Europe comme en Amérique du Nord, la démocratie n’est pas seulement « inachevée », elle est « menacée ».


« La démocratie, c’est une façon de rendre public tout un ensemble de discussions dans la société. C’est impliquer les citoyens non pas simplement comme électeurs, mais aussi comme des surveillants des pouvoirs, comme des puissances de vigilance, comme des puissances d’interpellation. La démocratie, au fond, elle est autant dans les mouvements sociaux que dans les institutions électorales, lance-t-il au téléphone. C’est pourquoi il faut voir que, paradoxalement, là même où la démocratie semble avoir triomphé, elle apparaît aujourd’hui bien fragile alors que plusieurs régimes sont confrontés à ce qu’on appelle des crises de confiance. »


De l’autre côté de l’Atlantique, cet abus de confiance porte depuis peu un nom, celui de l’ex-ministre français du Budget, Jérôme Cahuzac, qui a nié puis avoué avoir placé plusieurs centaines de milliers d’euros dans un paradis fiscal. « Quand on voit dans le cas français le mensonge d’un ministre, c’est une sorte de crime contre la démocratie. » Nous ne sommes pas en reste avec la crise étudiante du printemps dernier, les allégations de corruption entendues à la commission Charbonneau ou, plus récemment, cette enquête internationale éclairant l’ampleur de l’évasion fiscale, notamment au Canada.


« Cette confiance est attaquée partout où il y a le sentiment que des actions ont trahi des promesses, poursuit M. Rosanvallon. La confiance, c’est le fait qu’on sache demain ce que va faire quelqu’un, c’est pouvoir faire une hypothèse sur un comportement futur. Et je crois que ce qui tue la confiance, c’est l’écart dramatique entre la rhétorique électorale et la logique de l’action gouvernementale. »


Le professeur, militant socialiste dans une autre vie, croit que c’est précisément cette philosophie du deux poids deux mesures qui cause problème. « La démocratie est en danger lorsque la réalité n’est abordée qu’avec des slogans. »

 

Restituer les «institutions invisibles»


Pierre Rosanvallon s’intéresse à l’histoire de la démocratie pour mieux répondre aux « urgences du présent ». La crise de confiance actuelle est profonde, mais pas nouvelle, prévient-il. « Il y a une attente de visibilité et de transparence qui est plus forte aujourd’hui. Il y a eu de grands scandales politiques au XIXe siècle aussi, mais on vit maintenant dans des sociétés plus éduquées, plus cultivées aussi. Il y a plus d’exigence démocratique. »


Son diagnostic est lourd de conséquences : au-delà des institutions politiques en place, le trio d’institutions qu’il qualifie d’« invisibles », formé par la confiance, la légitimité et l’autorité, est carrément en train de s’effondrer.


On ne croit plus les grands discours trop souvent vides de sens et on place plus difficilement nos espoirs, et notre argent, entre les mains d’une poignée d’élus. « Dans les sociétés démocratiques, tout le monde veut discuter. Les pouvoirs, quels qu’ils soient, doivent s’expliquer et rendre des comptes en permanence. »

 

Horizon bouché?


De la même façon, aux yeux de l’auteur de plusieurs ouvrages au sujet des mutations de la démocratie contemporaine, l’élection ne doit pas être un laissez-passer inconditionnel. « Il faut une légitimité d’exercice, en quelque sorte permanente, et pas seulement celle de l’élection, qui est intermittente. » Cette dernière place toutes les voix à égalité et met certes « un point final » aux discussions, mais ne répond pas entièrement à la « demande de démocratie » qui, elle, est permanente.


Lorsqu’on l’invite à se tourner vers l’avenir plutôt que le passé, l’historien voit « des nuages très noirs qui s’amoncellent au-dessus des démocraties ». Mais tout n’est pas perdu, loin de là.


Il revient selon lui aux politiciens de rebâtir leur légitimité écorchée en excluant du monde politique ceux qui ont trahi la confiance publique, et à la population de s’impliquer. Mais à quoi bon, lui répondront certains manifestants amers des conclusions de la grande mobilisation étudiante et citoyenne de l’an dernier ?


« La démocratie va mieux quand la qualité de la vie commune va mieux, quand la qualité du débat public est meilleure, quand la qualité des arguments dans les discussions s’améliore, quand il y a une implication plus régulière des citoyens, dit-il. À un certain moment, il y a des idées qui deviennent des forces matérielles. Les partis politiques eux-mêmes voient bien que, lorsqu’il y a des idées puissantes dans la population, ils doivent les suivre ou s’incliner. »


La conférence de Pierre Rosanvallon, La démocratie au XXIe siècle, aura lieu lundi soir, de 18 h à 20 h, au Complexe des sciences Pierre-Dansereau de l’UQAM.

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