Itinérance: frictions entre Québec et Ottawa

« Le fédéral veut décider des orientations en matière d’itinérance au profit d’une seule et même approche. On ne pense pas que ce soit souhaitable de mettre tous nos œufs dans le même panier ! », lance la ministre déléguée à la Santé et aux Services sociaux, Véronique Hivon.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir « Le fédéral veut décider des orientations en matière d’itinérance au profit d’une seule et même approche. On ne pense pas que ce soit souhaitable de mettre tous nos œufs dans le même panier ! », lance la ministre déléguée à la Santé et aux Services sociaux, Véronique Hivon.

Québec fustige l’idée d’Ottawa de privilégier une approche de lutte contre l’itinérance, celle du «logement d’abord», comme l’a confirmé le dernier budget fédéral tout en réduisant l’enveloppe de près de 12 %.

La ministre déléguée à la Santé et aux Services sociaux, Véronique Hivon, dénonce l’idée d’Ottawa d’attacher le financement de la Stratégie des partenariats de lutte contre l’itinérance (SPLI), une enveloppe de 134,5 millions réduite à 119 millions, « aux fins d’appliquer l’approche de la priorité au logement ». À l’instar de plusieurs acteurs du réseau, la ministre privilégie une variété d’actions plutôt que la stratégie unique.


« Le fédéral veut décider des orientations en matière d’itinérance au profit d’une seule et même approche. On ne pense pas que ce soit souhaitable de mettre tous nos oeufs dans le même panier ! », lance Mme Hivon, qui compte bien se battre contre cette mesure.


À Ottawa, Ressources humaines et développement des compétences Canada soutient que les modalités seront dévoilées après l’adoption du budget par le Parlement.


Les nouvelles orientations fédérales de lutte à l’itinérance suscitent aussi mécontentement et inquiétude chez les organismes communautaires qui n’oeuvrent pas selon l’approche «logement d’abord» - qui mise sur l’offre d’un toit et de ressources - car ils avancent que les besoins de la population itinérante sont multiples.


Ottawa déshabille Paul pour habiller Jacques, dénonce ainsi le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal.


Le Front d’action populaire en réamménagement urbain (FRAPRU) est du même avis et plaide pour le maintien du caractère «communautaire» et «généraliste» de la SPLI.


Transition difficile


La ministre Hivon négocie également avec Ottawa pour continuer à fournir des services essentiels aux participants d’un projet pilote fournissant un toit depuis 3 ans à quelque 200 anciens itinérants aux prises avec une maladie mentale, le projet Chez soi, terminé le 31 mars. Jointe au téléphone par Le Devoir alors qu’elle se trouvait dans le Nord du Québec, elle a confirmé « finaliser le travail avec le fédéral pour ne pas arrêter le financement abruptement ». « Nous n’avons pas encore toutes les garanties, mais nous n’allons laisser personne de côté », assure-t-elle. Ottawa confirme que les négociations se poursuivent en vue de dégager un certain budget de transition.


À long terme, cependant, même un financement fédéral n’aurait pu sauver l’équipe de Chez soi.


Selon des documents obtenus auprès de l’Agence de la Santé de Montréal en vertu de la loi sur l’accès aux documents des organismes publics, les coûts annuels du projet s’élèvent à 3,85 millions. Et « indépendamment de la source de financement, la transition aurait eu lieu de la même façon », confirme Marc Boutin, coordonnateur de l’équipe santé mentale et dépendances à l’Agence. « On veut offrir un service conforme au modèle québécois. On ne souhaite pas l’apparition de services parallèles, mais plutôt des services intégrés au système [de santé]», explique-t-il.


« Parallèle », le projet Chez Soi, initié et financé Ottawa, l’était. Des documents obtenus par Le Devoir montrent également que l’Agence de la santé de Montréal a « refusé de se joindre au comité aviseur du projet dès le départ ».


Mais Marc Boutin « reconnaît que l’approche a fait ses preuves. Nous n’avons pas de malaise. » Une équipe de recherche montréalaise affiliée à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas a montré que dans la rue ou logés et suivis, les itinérants représentent le même coût pour la société, car le logement diminue les hospitalisations et les démêlées avec la justice, entre autres.


Le plan de transition est en branle. Marc Boutin tempère les risques, soulignant que « ce ne sont pas les 210 personnes qui risquent de retourner dans la rue ». Les participants sont redirigés vers les services de leur quartier. Ils y sont prioritaires. Les CSSS Jeanne-Mance et De la Montagne, grâce à leurs deux nouvelles équipes dédiées, sont entre autres mis à contribution.

 

Inquiétude sur le terrain


La psychiatre du volet montréalais de Chez Soi, la Dr Marie-Carmen Plante, confie que les dernières semaines ont été « intenses et émotives ». Tous ne vivent pas la transition dans l’harmonie. « Quelques-uns, peut-être dix, ont laissé leur appartement ou ont été évincés… Et nous n’avons plus les ressources pour les reloger », raconte-t-elle. « Nous avons eu aussi des hospitalisations. Disons qu’on voit un certain retour d’une grande angoisse, de la consommation aussi, certains auraient eu besoin de 2 ou 3 ans de plus. On en perd quelques-uns et c’est une grande peine, une grande frustration ».


Elle n’a que des éloges pour les équipes qui, dans le système de santé, prennent la relève.


Alors que dans son dernier budget Ottawa encensait le projet, elle a brièvement cultivé l’espoir qu’il soit maintenu. « Nos résultats sont bons, on aurait pu continuer… Si Québec nous avait appuyés », juge-t-elle. « Je n’ose même pas dire la peine profonde que ça me fait. »


L’organisme communautaire Diogène, qui a suivi 100 participants, est fier : 78 sont toujours logés. Mais l’incertitude des dernières semaines les a éprouvés. « Certains nous ont lancé que si on les abandonnait, ils aimaient mieux retourner dans la rue », dit son directeur, Bertrand Gagné. Si le financement d’une partie de son équipe pour assurer la transition dans les prochains mois se confirme, il rêve, à la fin de l’année, de pouvoir se raccrocher au financement fédéral annoncé dans le dernier budget. « On pourrait même se refaire un consortium », lance-t-il, enthousiaste.

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