Un système mis au jour

Déjà en 2011, les changements projetés au placement suscitaient la grogne de certains.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Déjà en 2011, les changements projetés au placement suscitaient la grogne de certains.

La FTQ-Construction a subi un cuisant revers devant la Commission des relations du travail (CRT) cette semaine. L’intimidation et la discrimination systémiques sur les chantiers de la Côte-Nord reviennent hanter la centrale.

Il faut une poigne de fer et des nerfs d’acier pour tenir tête à la FTQ-Construction. Harold Richard en est le plus bel exemple.


Malgré ses 25 années d’expérience, ses compétences de charpentier-menuisier, de conducteur d’équipement lourd et de pelle, M. Richard était incapable de travailler sur les chantiers de la Côte-Nord.


Il n’est pourtant pas de ces « voleurs de jobs », si honnis des syndicalistes, parachuté d’une grande ville pour prendre la place des travailleurs locaux. Natif de Sept-Îles, M. Richard demeurait à Gallix, une petite municipalité située à 20 kilomètres de Port-Cartier.


Son seul « crime » était d’avoir rejoint la CSN-Construction, dans un royaume où presque tous les travailleurs jurent allégeance à la FTQ-Construction, à son roitelet local, Bernard « Rambo » Gauthier, et à son fidèle allié, Michel Bezeau.


Insatisfait du style de gestion des deux agents d’affaires, avec lesquels il entretenait des relations tendues, M. Richard a quitté la FTQ au profit de la CSN en juin 2009. Ses ennuis ont commencé deux mois plus tard. Il a été remercié sur deux chantiers après que Bernard Gauthier eut rendu une visite de courtoisie aux employeurs.


Encore aujourd’hui, trois ans et demi après les faits, M. Richard figure toujours sur la liste noire de M. Gauthier.


Tout un système


Dans un jugement de 130 pages, la CRT expose minutieusement le système mis en place par le tandem Gauthier-Bezeau pour prendre le contrôle des chantiers de la Côte-Nord, sous le paravent commode du placement syndical.


Les deux amis d’enfance sont futés. À partir de 2003, ils ont collaboré avec le comité des chômeurs pour garantir la priorité d’embauche aux travailleurs de la région. Ils ont fait place nette en s’assurant de rehausser le profil et les compétences de leurs membres. Ils ont aussi fait preuve d’une ouverture qui fait souvent défaut dans l’industrie en tendant la main aux travailleurs autochtones et anglophones.


Quand les médias ont révélé la mainmise de « Rambo » Gauthier sur les chantiers pour la première fois, en 2010, l’agent d’affaires de la section locale 791 (conducteurs de machinerie lourde) s’est défendu en disant qu’il avait mis en place un système permettant aux employeurs d’avoir accès à des travailleurs de qualité, sans délai, à condition qu’ils respectent la convention collective et les prérogatives de la FTQ-Construction. Il se disait par ailleurs contre la mobilité régionale, qui permettait d’ouvrir les chantiers à des travailleurs de l’extérieur de la région.


« On est dans une petite région, on a crevé de faim pendant tant d’années. On s’est structurés, on s’est organisés. Laissez-nous donc tranquilles », disait-il en conférence de presse.


Inconsciemment, M. Gauthier décrivait en termes naïfs les fondements d’un système de collusion destiné à asseoir le monopole de la FTQ-Construction sur les chantiers.


La CRT reprend le travail où l’avaient laissé les journalistes d’enquête dans son analyse. Selon le tribunal, la FTQ-Construction et ses deux agents d’affaires ont usé de l’intimidation et des menaces pour placer leurs membres sur les chantiers, au détriment des non-affiliés.


Régime de terreur


Pour un Harold Richard qui s’est tenu debout, avec le soutien de la CSN-Construction, combien de travailleurs ont été écrasés en silence et estampés dans le mur par « Rambo » Gauthier ?


Avec ses gros bras, son entraînement militaire et sa coupe mohawk, Bernard Gauthier en menait très large. Des travailleurs qui n’entraient pas dans ses bonnes grâces ont préféré quitter l’industrie plutôt que de l’affronter. Au moins une entreprise qui a refusé d’abandonner son chantier à la FTQ-Construction a été mise en faillite, à la suite de ralentissements de travail concertés et de mystérieux bris d’équipement en série. Des employeurs ont gardé le silence, par crainte de représailles.


Peu à peu, ces grandes entreprises ont sous-traité l’embauche et le licenciement des travailleurs à la FTQ-Construction. Bernard Gauthier et Michel Bezeau ont mis un système en place afin que les employeurs soient forcés de passer par eux, sous peine de représailles, pour l’embauche de manoeuvres et de conducteurs d’équipements lourds. Le système « ne laisse aucune latitude » aux employeurs, constate la CRT.


Les Équipements nordiques, la compagnie qui embauchait occasionnellement Harold Richard avant de subir les pressions de Bernard Gauthier, ont non seulement cédé au chantage, ils se sont ralliés à la centrale dans sa bataille judiciaire contre M. Richard. Sans doute préférait-elle la paix sociale sur ses chantiers à la vérité judiciaire.


La CRT en arrive à la conclusion que Les Équipements nordiques et la FTQ-Construction « se sont donné mutuellement un avantage concurrentiel ». La FTQ-Construction a garanti la disponibilité de ses membres en contrepartie d’une priorité d’embauche. Il s’agit bien là d’une pratique discriminatoire en vertu de la loi R-20.


Un nouveau système


Avec ce jugement sans équivoque, on comprend mieux pourquoi le gouvernement libéral a mis fin au placement syndical grâce à la loi 33.


À partir de septembre prochain, la Commission de la construction du Québec (CCQ) prendra le relais des syndicats pour effectuer le placement de la main-d’oeuvre.


Les syndicats pourront être autorisés à participer au nouveau système, à condition d’obtenir un permis.


La FTQ-Construction pourrait être privée d’un permis en raison de cette décision, ce pourquoi elle a rapidement décidé de porter la cause en appel.


Pour l’heure, la centrale et Bernard Gauthier se renvoient la balle. La FTQ-Construction prétend qu’elle ne peut être tenue pour responsable des gestes de ses agents d’affaires (un argument rejeté par la CRT). Et Bernard Gauthier soutient qu’il n’est pas concerné par le jugement. Il attribue à la centrale la responsabilité des actes d’intimidation et de discrimination sur les chantiers.


Cette culture du déni est symptomatique des dérives à la FTQ-Construction. On ne voit pas l’arbre, et encore mois la forêt. La centrale baigne dans un système d’intimidation et de collusion depuis si longtemps qu’elle en a perdu ses repères.