La crise de l’assurance-emploi aux îles de la Madeleine - «J’ai quitté mon île»

Un grand nombre de commerçants aux îles de la Madeleine affichent clairement leur opinion.
Photo: Jean-François Nadeau le devoir Un grand nombre de commerçants aux îles de la Madeleine affichent clairement leur opinion.

Président de l’Association touristique régionale (ATR), Sébastien Cummings n’en revient pas du sort réservé aux Madelinots avec la nouvelle politique du gouvernement conservateur. La réforme fédérale distingue en effet les chômeurs en trois catégories, parmi lesquels les travailleurs « fréquents », qui ont eu plus souvent recours à l’assurance-emploi et qui seront obligés d’accepter un emploi à moindre salaire et à une heure de chez eux, en totale opposition avec la réalité des travailleurs saisonniers comme ceux des îles.

 

Un grand trou noir


« Bientôt, tout le monde aux îles tombe dans un grand trou noir, dit M. Cummings. Plus d’argent. Ça commence. En plus, l’usine de Cap sur Mer est fermée. Les gens prennent peur. Ils quittent carrément les îles. Si on pense que c’est comme ça qu’on va favoriser l’économie ! Ça produit du ralentissement économique, plus de chômage. Qu’est-ce que je vais faire cet été pour me trouver un chef cuisinier pour notre restaurant s’il travaille déjà à Montréal ? Les capitaines, ils vont les trouver où leurs aides-pêcheurs au moment de la pêche ? Je connais dix-huit familles dont les hommes, des pêcheurs, sont déjà partis travailler en Alberta. Ailleurs. »


Sébastien Cummings est l’un des quatre jeunes propriétaires des Pas Perdus, un des restaurants qu’affectionne le plus la horde de touristes qui débarque aux îles à l’été. « Comme la plupart des entreprises liées au tourisme, on fait les trois quarts de notre chiffre d’affaires dans ces quelques semaines de beau temps. J’engage au moins cinquante personnes. Mais qu’est-ce que je vais faire la saison prochaine si mes employés ne sont plus là ? »


Stéphane Painchaud revient aux îles. Oh, pas pour bien longtemps. Juste ce qu’il faut pour voir sa famille. « J’ai quitté mon île pour travailler sur la Côte-Nord, dans des moulins à papier, en Alberta, dans le Nord, à La Romaine, à baie Déception, partout. Les jeunes partent. Tout le monde part. Pas le choix. Mais ils reviennent tous. C’est dur de pas revenir aux îles. C’est le paradis, les îles. Notre paradis. Mais là, on n’a pas le choix. »


Pour les Madelinots, la politique d’assurance-emploi du gouvernement Harper n’en finit plus de montrer toutes les spectaculaires facettes de son ridicule. « Faut se trouver, paraît-il, une job dans un rayon de 100 km. C’est où, une job à cette distance des îles ? »


Un très grand nombre de commerces affichent clairement à leur porte qu’ils contestent la politique d’assurance-emploi, mais qu’ils n’ont malheureusement besoin de personne. En vertu de la nouvelle politique, chaque chômeur doit prouver qu’il fait des démarches régulières pour se trouver un travail. « Il y a des gens qui viennent tout le temps pour que nous leur signions des papiers, explique Sébastien Cummings. C’est écrit à la porte : nous n’engageons pas ! Il y a quelque chose comme 2900 chômeurs en ce moment aux îles, mais il y a juste 2 ou 3 emplois d’affichés au bureau d’emploi. Appelez, vous allez voir ! Les agents du gouvernement nous traitent tous comme des fraudeurs. »


En février, le taux de chômage aux îles était de 17,3 %. Plus du double de la moyenne québécoise, qui oscille autour de 7 %.

 

Tristesse et inquiétude


La semaine dernière, au temps fort des fêtes de la Mi-Carême, nombre de viveurs raillaient sans ménagement le gouvernement Harper. Certains portaient le symbole d’un « trou noir gouvernemental » apposé au milieu de leur postérieur. Un groupe de femmes, toutes de blanc vêtues, se promenait de maison en maison flanqué du slogan : « On veut pas quitter l’île. » Clown triste, un jeune homme montrait quant à lui un large sac de capsules de bouteilles de bière en expliquant qu’il avait tant bu pour oublier les malheurs de cette crise.


Impossible de trouver quelqu’un aux îles qui ne soit pas très inquiet des conséquences de ces nouvelles mesures d’encadrement des chômeurs.


Ginette Lapierre s’inquiète pour son mari, Raynald Chevari. « Avant, il travaillait trois jours sur le traversier du CTMA et accumulait du temps. Ça marche plus. C’est plus possible. En janvier déjà, on n’arrivait plus. Il a supplié pour travailler plus de temps. Il a dit : « Faites-moi faire n’importe quoi ! » Il travaille désormais six jours par semaine, mais au salaire minimum, ce qui fait qu’il gagne moins qu’avant, mais qu’il travaille pourtant deux fois plus. Ça n’a pas d’allure cette politique ! »


Du côté des anglos, à Grosse-Île, le pêcheur Steve Burke attend le printemps. Son labrador noir clopine sur ses trois pattes près de casiers à homards empilés. Steve s’inquiète pour ses confrères. « Moi, c’est pas si pire. J’ai un permis pour le homard et un autre pour le buccin. Mais ceux qui ont juste le homard, ça va être dur. » Partir ailleurs pour travailler, Steve ? « Je suis déjà allé à Montréal… Je peux pas. Même, j’ai déménagé à Cap-aux-Meules une fois, la city qu’on appelle à l’île, pis c’est trop gros aussi. Je suis revenu chez nous. »

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Notre journaliste s’est rendu aux îles de la Madeleine avec la collaboration de Pascan aviation et de l’hôtel Bellevue.

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